mardi 2 mars 2010

Epilepsie et psychologie

Une jeune femme est venue me voir il y a quelques temps en me disant "je fais des crises d'épilepsie depuis 3 ans et je suis certaine que mon epilepsie est psychologique".

"Et que puis-je pour vous ?"


Bon l'épilepsie, je devrais plutôt écrire LES épilepsies, j'ai une idée de ce que c'est.
Certaines causes sont visibles à l'IRM.
D'autres épilepsies sont de cause inconnues.
Peut être psychologiques, pourquoi pas ? Hystériques qui sait ?

Mais dans le cas qui m'intéresse il existe bien une légère "déformation" cérébrale qui serait le siège des orages électriques.
Il existe donc bien une "base" physiologique, d'autant plus -que nous venons de l'apprendre- l'épilepsie est hériditaire chez elle, du côté de la mère.
Ma patiente est une jeune femme issue d'une histoire familiale complexe.
Des hontes cachées, des enfants "dans le placard", des adultères, des incestes.... du côté de la mère comme du père et tout ça sur plusieurs générations.

Ma patiente fait 1m80, 90 kgs. 
Elle est d'une blondeur angélique et d'ailleurs a un visage poupin de petite fille douce et gentille.
Ce qu'elle est d'ailleurs.
Elle s'exprime avec une voix de gamine mais avec un vocabulaire que bien de nos contemporains lui enviraient.
23 ans, une grande implication associative, parle 4 langues, ses deux bacs, un master 2 en droit, des stages professionnels à ne savoir qu'en faire dans plusieurs pays.
La sensation d'avoir déjà vécu sa vie, d'être vieille.

Au cours des consultations nous allons dénouer bien des choses : l'histoire familiale, qui à mon avis, à une forte influence sur l'apparition des crises d'épilepsie. Son neurologue est aussi de cet avis. Mais aussi, un trauma lié au suicide d'un proche, un et unique acte incestueux, un climat incestueux psychologiquement, un oedipe de toute évidence non résolu, des parents très angoissés et intrusifs. S'y ajoute une incapacité à s'autoriser à penser et dire des choses négatives sur les gens.

L'impression aussi qu'on lui ment. Sa première crise d'épilepsie a eu lieu lors d'un pélerinage sur les lieux de rencontres de ses deux parents. Ma patiente est persuadée qu'elle n'a jamais fait de crise à cet endroit, mais c'est sa mère qui aurait constaté cette première crise. Pourquoi sa mère lui mentirait-elle sur un sujet pareil ? Elle n'a pas la moindre idée... au premier abord. Il y a quelque chose la dessous que je n'arrive pas à creuser avec elle. Mais je ne désespère pas.

En quelques mois, elle est passée de 2 crises par semaine à 1 tous les 15 jours.

La prise de conscience de l'amélioration, lui fait commettre toutes les imprudences interdites aux épileptiques : se coucher tard, passer plus de 2 heures devant un écran informatique, subir des bruits forts... Et paf ! crise.

Faut vous dire que les crises sont différentes d'un épileptique à un autre. Chez elle, pas de haut mal. Pas de convulsions. Non, elle "part" brutalement. Et se met à avoir des comportements inadéquats : par exemple au restaurant elle va vider son assiette dans son sac à main.

J'étais bien embêtée car je ne l'avais jamais vu en crise.
Un jour que je l'autorisais à penser des choses pas gentilles sur ses parents, elle s'est brutalement "déconnectée". J'ai mis 30 secondes à m'apercevoir qu'elle n'était plus là.
Personne ne lui ayant jamais osé lui dire comment se passait une de ses crises, je l'ai bien observée et j'ai même tenté quelques trucs. Je lui ai parlé, demandé son nom, s'il est savait où elle était, ce qu'elle faisait. 
Contrairement à ce qu'elle pensait, elle répond, même si elle a du mal à trouver ses mots. Elle se rappelle son nom, ne sait pas où elle est, ne m'a pas reconnu. Mais elle obéit au doigt et à l'oeil.
Voit elle son environnement ou au contraire est elle dans une projection de son esprit ? Elle ne peut le dire car elle ne se souvient de rien.
J'étais ravie d'avoir assisté à une de ses crises et j'en faisais des bons de joie sur ma chaise tout en lui expliquant comment cela s'était passé. Ce qui l'a laissé dubitative, surtout sur mon état mental, je crois.

Freud parlait de l'épilepsie comme d'une "étrange étrangeté" dans laquelle le patiente possède un double mort. Mort pour le patient bien sur. 
C'est un peu ça. 
Ma patiente ne supporte pas ses pertes de vie.
Elle ne se souvient de rien lorsqu'elle se "reconnecte". Elle en est restée là où cela a commencé.
Ce qui lui vaut bien des déboires comme lorsque par exemple elle fait une crise dans le métro et se "réveille" 5 stations plus loin avec des nouvelles personnes en face d'elle. Comment ? Combien de temps ? S'est il passé quelque chose ? A t elle fait quelque chose ?
Pertes de vie, moments de mort...
Pertes de contrôle sur la vie. Peur de mourir dans ses moments là.

Pourtant de l'extérieur elle est bien vivante. Elle parle si on lui parle, elle agit.
Je pense par contre qu'elle est totalement "robotisée", le regard est fixe et, l'expérience lui a montré, qu'on peut lui faire faire n'importe quoi et elle fait alors confiance à n'importe qui.

Elle lutte pour que la crise n'arrive pas car elle pressent qu'elle vient 30 secondes avant.
Elle refuse de tenter d'appliquer des méthodes cognitivo-comportementales, qui pourraient sans doute limiter la durée des crises, car cela l'oblige à se centrer sur la crise or au contraire elle veut l'évacuer de sa vie. C'est contradictoire et paradoxal, mais je ne peux pas la forcer.

La dernière fois qu'elle est venue me voir, elle était désespérée.
Elle avait fait 5 crises en 2 jours.
Mais elle s'était couchée tard toute la semaine précédente, avait passé plus de temps que possible devant son écran et sa télé et surtout avait été très stressée à l'idée d'aller passer un entretien de recrutement et de faire une crise devant le recruteur.
Et bien que croyez vous qu'il arrivât ?
Paf !
Du coup, le recruteur affolé à fait venir les pompiers. Hospitalisation. Ses parents -avec lesquels elle doit prendre une distance psychologique pour être capable de grandir- l'ont ramené chez eux et elle y est restée  une journée. Journée pendant laquelle submergée par la honte elle a fait deux crises. Ce qui a plongé ses parents dans l'angoisse la plus profonde quant à sa santé et son avenir, bref une belle régression pour elle.

Il ne s'agit en aucun cas de dire que l'épilepsie à une cause psychologique, ce serait trop facile et surtout dangereux pour les patients. 
Mais dans ce cas particulier, on a vu que la prise en charge thérapeutique a permis une augmentation de l'intervalle entre les crises.
Il s'agit maintenant de cerner au mieux les idéations précédants la crise, ce qui n'est pas simple, la patiente ne gardant aucun souvenir de la crise et des quelques secondes avant.
Mais il est clair que l'approche de certaines problématiques telles que la peur de devenir adulte, l'emprise parentale, l'histoire familiale et l'absence de sexualité (sujet que je n'ai pas abordé ici) ont chez cette patiente un effet positif sur sa qualité et ses projets de vie.


14 commentaires:

  1. Bonjour .Mes contacts avec l'épilepsie,remontent a l'époque ou je travailais comme èctricien dans un centre hospitalier que s'apèle "la Teppe " a Tain l'Hermitage dans la Drôme.C'etait un hopital géré par des religieuses autrefois .J'ai donc ete effrayé par la découvèrte de cette maladie avec son petit et grand mal.
    A cette époque déjas,j'aimais obsèrver ,et j'ai cru voir chez cèrtains des crises d'hystérie ,mais chacun sait que cette manifèstation, ne blesse pas sa victime, or je n'ai pas vérifié cela ,puisque j'etais loin et occupé a autre chose .
    Par ayeur,les abscences peuvent peut etre dues a une faiblesse qui provoquerait peut etre "une déconexion momentanée de la conscience sur le sujet", pour passer a un autre sujet ,d'ou le manque de maitrise du cours de la pensée ou de la discution ?
    A + ?
    Sortylege.

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  2. Voici un "cas" très intéressant !

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  3. Assez impressionnant ce genre de crises à vivre tout autant qu'à voir. Quand même sacrément embêtant si elle fait tout ce qu'on lui dit/demande dans ces moments-là. Encore faut-il que la personne d'en face soit au courant certes, mais quand même. Ça peut être pas mal dangereux en fait. Mais me semble qu'il existe des médocs' sencés réduire les crises et leur intensité. Ça peut s'avérer pas mal utile dans ce genre de cas peut être, bien que ça ne fait qu'agir sur les symptômes et pas sur les causes.

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  4. Héhé, je pars plonger en mer rouge pendant 11 jours sous peu. Je sens que je vais mettre cette musique sur le bateau pour les baptêmes :-)

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  5. Andy : les traitements sont plus ou moins efficaces et pas toujours adaptés en fonction du type d'épilepsie. Et certaines personnes sont pharmaco resistantes.

    Alexis : eh oui les célibataires c'est comme les gays, ils ont un pouvoir d'achat supérieur à la moyenne ! (et paf)

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  6. :-)) voilà qui est intéressant :-)))

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  7. un anonyme m'a fait remarqué qu'on ne disait plus hystérique. Dont acte, d'autant plus que je l'ai moi même précisé quelque part sur ce blog.
    Par contre, hystérique et histrionique n'ont rien à voir. De même qu'on n'a pas supprimé "hystérie" parce que cela véhiculait des représentatons sexistes car la névrose hystériques touchent les femmes comme les hommes et que par ailleurs seules les femmes sont "hystrioniques" !

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  8. Pour précision : ma patiente épileptique n'a pas fait de crise depuis 4 semaines...

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  9. Bonjour,
    Depuis pas mal de temps je cherche des renseignements sur les cause psychologiques possibles de crises chez un épileptique. Ce témoignage m'intéresse à plus d'un titre. Mon mari est épileptique, limite pharmacorésistant et j'ai remarqué depuis longtemps que ses crises étaient fortement déclenchées par les émotions ou la fatigue. Il suit une thérapie mais je ne sais pas s'il arrivera à se rendre compte du fait que bizarrement ses crises sont plus fréquentes quand les situations de vie lui font sentir que maintenant il est un adulte et doit vivre sans ses parents .

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  10. Déjà l'épilepsie de votre mari est-elle visible à l'IRM ? Si oui, c'est qu'il existe une composante physiologique qui ne peut être niée et qui a certainement ses effets et si la thérapie pourra l'aider, elle ne pourra supprimer toutes les crises. Si non... toutes les hypothèses sont permises.

    Par contre, il est clair que les crises d'épilepsie se déclenchent facilement lorsque le sujet est fatiguée ou qu'il a une grande émotion positive ou négative. La lumière forte, les bruits forts aussi sont des déclencheurs.

    Si la thérapie ne l'aide pas à s'en rendre compte, rien ne vous empêche de le lui dire gentiment puisque vous vous le voyez !

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  11. Bonjour,
    Merci de votre réponse. Son épilepsie ne donne rien à l'IRM mais il semble que tout récemment et pour la première fois, son neuro ait détecté quelque chose au niveau du temporal. On sait depuis très longtemps que sa maladie résulterait apparemment d'une hyperthermie aux alentours de l'âge de 2 ans. Il n'est pas photosensible, travaille sur écran toute la journée, n'est pas sensible non plus aux bruits forts. Les deux principaux types de stimuli sont de fortes émotions ou la fatigue.
    Par contre, ce qui me perturbe par rapport à celà, c'est que ses parents se sont toujours plus ou moins senti coupables de sa maladie, que ses crises ont recommencé à se réveiller alors qu'il était parfaitement stabilisé au moment où nous avons commencé à nous mettre en couple, qu'elles se sont aggravées au fur et à mesure de l'évolution de notre famille (un enfant puis deux)... Mais surtout, l'an dernier, un fort problème conjugal a secoué notre couple et, bizarrement, au moment où il avait toutes les causes de fortes crises (émotivité, manque de sommeil...), rien, aucune crise sauf celle qu'il a faite suite à un arrêt brutal délibéré de ses médicaments. A ce moment là, ses parents étaient très fortement présents à ses côtés contre moi. Par contre, maintenant que ça va mieux entre nous, bizarrement, il recommence à avoir des crises plus fréquentes (le seul changement c'est qu'ayant prévenu son neuro de la réapparition des crises, son traitement a été augmenté). Donc, j'avoue que je me pose des questions.
    Déjà depuis qu'il a débuté sa thérapie il s'est apperçu qu'effectivement la relation très forte qu'il a avec sa famille et mes rapports plutôt contraints avec eux mettent des bâtons dans les roues de notre couple. Alors je ne voudrais pas qu'il pense que je mets tout sur le dos de ses parents, ce n'est pas mon intention.

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  12. Ah les parents !!! Ils culpabilisent toujours beaucoup car comme c'est une maladie génétique, cela met en cause leur capacité à engendrer l'enfant "parfait" et surtout ils se disent que tout ça c'est de leur faute et qu'ils avaient su.... blablabla. Bref, c'est classique, mais ça n'aide en rien l'épileptique qui du coup culpabilise lui même de n'être pas l'enfant parfait et de faire sentir ses parents coupables et qu'ils s'en font pour lui.... C'est un cercle vicieux dont il faut sortir.
    les parents de l'épileptique sont du coup souvent très (trop) présents, quasi intrusifs.

    Lorsque la crise en psychologique, souvent elle est le symbôle de quelque chose qui n'est pas supportable. Par exemple j'ai un patient qui lorsqu'il va voir sa tante, fait une crise le soir. En fait, il ne la supporte pas, mais il s'oblige à y aller parce qu'elle est de sa famille. En fait, il se refuse l'envoyer balader mais surtout il ne rêve que de ne plus y aller. C'est la notion de contrainte qui déclenche la crise.

    Peut être que quelque chose ne va pas dans votre couple, en tout cas dans la conception qu'il en a et que ce que vous prenez pour 'tout va mieux entre nous' est peut être, je dis bien peut être, qu'en fait il se contraint à se taire. Ou bien alors le choix entre vous et ses parents est trop cornélien et devient contraignant.

    Mais bon à chaque fois qu'on modifie le traitement cela modifie aussi les séquences d'apparition des crises.

    Avez vous envisagé une thérapie de couple ?

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  13. Vergibération,

    je me permets d'écrire, car j'ai aujourd'hui 26 ans. je fais des crises d'épilepsie depuis l'âge de 13 ans. Ayant subit l'inceste pendant deux ans et demi à l'âge de 12 ans, j'en suis ressortie avec cette maladie qui me poursuit. Aujourd'hui, je suis soignée comme une personne épilpetique. Je ne pense pas que jusqu'à maintenant, beaucoup de Neurologues ce soit vraiment penché sur la question de l'inceste, qui provoquerais des crises. Certes, on dit que les crises peuvent provenir d'un traumatisme, ou encore d'une chute. Mais comme j'ai pu le constater jusqu'à maintenant, il est plus facile de comprendre les crises pour un neuro, quand elle provienne depuis l'enfance, voir la naissance.
    Néanmoins, je pense qu'il est possible de gérer ces crises, effectivement, mais comme mon neurologue m'a dit, elles resteront à vie.

    Laetitia

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  14. Laetitia : merci pour ce témoignage. Ce qui est étonnant c'est que vous écrivez que vous êtes ressortie de l'inceste avec l'épilepsie. Du coup, ça pose quand même une question, cette épilepsie est-elle un résultat traumatique, dans ce cas purement psychologique ? La seule façon de répondre à cette question est de savoir déjà si quelque chose se voit à l'IRM. Si oui, alors l'épilepsie était déjà là et le trauma a permis la déclaration de cette maladie (qui se serait déclenchée sans doute plus tardivement de toute façon). Si non, c'est toute la problématique des épilepsie "idiopathiques" pour lesquelles personnes n'a d'explication et surtout pas la neurologie puisqu'aucune modification cérébrale n'est observable. Dans le doute et de façon totalement justifiée d'ailleurs on traite aux symptômes donc on traite une épilepsie. En oubliant parfois qu'une psychothérapie associée pourrait permettre de diminuer les crises (loin de moi de dire qu'on pourrait les supprimer). Mais même dans les "autres" épilepsie la psychothérapie peut apporter un confort. En effet, le malade fini par craindre les crises, vit sans cesse sous tension, a honte, culpabilise pour sa famille.... ce qui ne fait qu'amplifier les crises ou la périodicité des crises. La thérapie peut donc en travaillant sur ces sujets "alléger" les manifestations.

    Dans votre cas, quelque soit la situation, on peut tout à fait imaginer que les conséquences traumatiques sont telles qu'elles resteront vie et donc votre maladie aussi... Soignez vous bien.

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