mercredi 30 juin 2010

La stimulation bilatérale

A la lecture du titre, je ne doute pas une seule seconde que certains de mes lecteurs, et même de mes lectrices, ce sont écriés "c'est sessouel !".

 Vous avez toute de suite pensé à ça ? Vous allez être déçu...

C'est raté.

La stimulation bilatérale est une pratique de psychothérapie qui a des liens avec l'EMDR.

L'EMDR, allez savoir pourquoi, c'est pas mon truc.
Ce n'est pas très confortable.
Ni pour le patient qui doit suivre des yeux une boule au bout d'un bâton qui est déplacée à des rythmes différents, ni pour le praticien qui fatigue vite des bras.
Mais c'est efficace on le sait. Même si on en sait pas bien pourquoi.

Pour faire dans le théorique, voila ce qu'écrit la Société Française de Psychologie :
"L’un des supports théoriques de l’EMDR est de considérer que le psychisme a la faculté de métaboliser la majorité des vécus traumatiques. Certains vécus vont se figer en souvenirs traumatiques qui, réactivés, déterminent des pensées, des émotions et des sensations pathologiques. La première hypothèse de Shapiro & Forrest (1997), qui est à l’origine de cette méthode, se fondait en fait sur les travaux de Pavlov, qui présupposait l’existence dans le cerveau d’un équilibre entre excitation et inhibition, responsable de son fonctionnement normal. Si quelque chose venait provoquer un quelconque déséquilibre, il en résultait une pathologie neuronale, comme un « noeud dans le câblage ». Selon Pavlov, pour revenir à l'état d'équilibre et le traiter, il fallait restaurer l'équilibre entre excitation et inhibition. Sur ces bases, Shapiro a fait l’hypothèse que le traumatisme pouvait causer une sorte de surexcitation du système nerveux et que les mouvements oculaires allaient engendrer un effet inhibiteur (ou relaxant) pour la contrebalancer. C’est l’idée d’un traitement adaptatif de l’information conduisant l’organisme à une résolution adaptée, c’est-à-dire à des associations appropriées qui vont permettre au patient de faire quelque chose de ce qui lui est arrivé en transformant et en intégrant dans un nouveau schéma positif et constructif ses cognitions et ses émotions qui guide toute la démarche EMDR (Adaptative Information Processing Model). Cette approche est consistante avec le modèle de traitement de l’information d’Horowitz (1979, 1986) qui conçoit les symptômes posttraumatiques comme une réaction au nombre excessif de données que constitue l'expérience
traumatique. L’ESPT découlerait de l'incapacité de la victime à intégrer adéquatement ces nouvelles informations au sein de ses schémas cognitifs antérieurs.
"

Nous voila tous bien avancés.

Normalement le patient raconte la partie du trauma qui génère chez lui le plus d'émotions. La stimulation va permettre d'émergence de souvenirs, de prises de consciences, d'associations. Sur lesquels le patient se focalise. Le psy ne dit rien, n'interprête pas.

Dans la stimulation bilatérale, le principe reste le même.
Cette fois par contre, on "stimule" une autre partie du corps. En général, les épaules, les bras ou les genoux.
Il s'agit toujours de passer de droite à gauche selon des rythmes plus ou moins discordants et adaptés à la souffrance psychique exprimée du patient. 

Il s'agit de réduire les discordances de traitement de l'information qui ont été crées lors du trauma. La réponse psychique et physique a été inadaptée à ce moment là, le trauma n'a pu être assimilié. La stimulation "resynchonise" et permet l'assimilation du trauma par un traitement.
Personne ne sait vraiment pourquoi ça marche.
Mais c'est un constat, ça fonctionne vraiment bien.

Je parlais dans un article précédent du fait de verbaliser.
Verbaliser est très important et dans la majorité des troubles que présentent les patients en consultation psychothérapeutique, la verbalisation suffit à faire disparaître ou au moins à amoindrir les effets néfastes de pensées négatives non exprimées.

Dans certains cas de traumas graves, la verbalisation ne suffit pas. Il en faut plus. Et la stimulation bilatérale est une de ces pratiques qui permettent de dépasser les effets de la verbalisation. Ca marche bien et ça fonctionne vite. Les patients sont surpris. Le psy aussi des fois.

Dans notre cas présent, ma patiente a été une petite fille vendue à des hommes de passage par un ami de sa famille. Viol, torture psychique, torture psychique, volonté d'anéantissement et pacte interdisant de parler et de montrer quoi que ce soit.
Nous avons déjà cassé le pacte. 
Elle ne croyait pas en ce que j'allais lui faire faire. Elle a ri, l'a fait en faisant le pitre et est tombée en syncope brutalement.
Le pacte venait d'être brisé, les émotions (ré)affluaient, c'était insupportable, le psychisme avait préféré se déconnecter.

Là, elle avait décidé que le moment était venu de raconter.
Raconter en entier pour la première fois.
Alors qu'on lui avait interdit. Qu'on lui avait dit que si elle parlait on tuerait ses frères et soeurs, ses parents.
Qu'elle ne devait rien montrer de sa souffrance physique, être souriante et insouciante.
Avec la psychothérapie, elle a commencé à ressentir des choses et a réussi à déposer plainte.
Mais elle sait qu'on risque de lui demander à un moment de raconter ce qu'elle a vécu.
Je lui ai expliqué qu'elle pouvait le faire par écrit.
Elle a donc écrit et même si cela a été dur, elle y a réussi.
Elle sait aussi, d'ailleurs elle le souhaite, qu'elle risque une confrontation soit avec ses agresseurs soit au moins avec celui qui a tout organisé.
Et elle souhaitait être capable de parler. Lui montrer qu'ils n'avaient pas réussi à la "casser", qu'elle était restée libre, qu'elle ne les craignait plus et que sa parole était libérée.
Et pour cela il faut être capable de raconter.

Je m'assoies en face d'elle et je lui explique ce que je vais faire. 
Je lui demande surtout si cela ne la dérange pas,  car toucher une personne ayant été abusée physiquement n'est pas toujours possible.
Mes stimulations bilatérales s'effectueront au niveau des genoux.
Je suis donc en face d'elle, elle peut garder le contact visuel avec moi facilement, elle voit mon écoute et nous sommes au même niveau.
Tout ces aspects me paraîssent très importants, c'est pour cela que je ne choisis pas les épaules ni les bras car pour être à l'aise toutes les deux il faudrait que je sois derrière elle sinon je lui bloquerais les bras. Même si c'est involontaire, dans une reviviscence traumatique cela ne ma paraît pas approprié.

Les stimulations sont des tapotements (qui peuvent selon les praticiens être pratiquées soit avec un instrument -comme un truc pour les réflexes- soit en appuyant avec les doigts, les mains)...
Les stimulations commencent avant le départ du récit.
Moi je suis toujours prête, elle jamais.
Nous avons décidé d'un commun accord de débuter le récit en amont, par exemple lorsqu'elle était encore chez elle et que "l'ami" venait la chercher.
Le récit débute et les stimulations sont toujours présentes mais de façon légères lorsque l'émotion générée est plus légère. Les pression se font plus profondes et plus rapides lorsque les émotions sont puissantes. 
Le "problème" c'est que dans son cas quasi toute la "scène" est génératrice d'émotions lourdes. 
Passer du viol à la torture puis retour au viol et tout cela sans que jamais cela ne semble s'arrêter génère peu de "pauses" psychiques.
Lorsqu'enfin son récit s'arrête, je continue les stimulations pendant 1 minute. 
De toute façon, le récit est fini, mais ma patiente n'est pas "sortie" de la scène.
Chaque récit de ma patiente a duré au moins 30 minutes.
Si elle sort épuisée psychiquement et physiquement (elle "stigmate", c'est époustouflant !), j'en sors épuisée aussi.
Voir ses réactions au fur et à mesure du récit, la voir vivre la scène est... je n'ai pas vraiment de mots pour cela... c'est bouleversant mais c'est surtout, de mon point de vue, étonnant, éberluant... merveilleux ? Oui, je sais ça paraît dingue d'écrire cela, mais ce qui se passe devant moi est indescriptible. Je crois que ma capacité à la regarder de façon si "scientifique" si analytique est la façon que j'ai de mettre de la distance. J'essaie aussi de comprendre ce qui se passe, pas pendant la scène, mais aujourd'hui. Pourquoi fronce t elle les sourcils là ? Pourquoi a t elle l'air de trouver ce moment plus "doux" que celui là ? Pourquoi ? pourquoi, pourquoi ?

Comme après, elle est fatiguée, elle ne souvient pas vraiment de ce qu'elle a dit ou fait. 
Je ne reviens pas sur ce qui a été dit, mais sur ses réactions, que nous analysons à chaud.

Elle a toujours mis deux jours à se remettre de nos séances m'a t elle dit.
Deux jours pendant lesquels elle vit dans un brouillard, se souvenant à peine d'être allée travailler.
Et puis brutalement ça s'éclaircit.
Elle s'apercevait alors qu'elle ne faisait plus de cauchemars ayant trait à la scène qui avait été travaillée en consultation. Qu'elle n'y pensait plus la journée et que le fait de d'envisager ses agresseurs ne générait plus de reviviscence des scènes ni de pensées négatives. C'est comme si tout était loin.

Du coup, les traumas se sont éloignés rapidement. Ca l'a même effrayée parce qu'elle ne ne comprenait pas comment ça fonctionnait.

Bien sur il y a eu d'autres effets et surtout une grooosse suprise inattendue dont je vous parlerai vendredi.





10 commentaires:

  1. Ce que j'ai lu sur l'EMDR, c'est que c'est efficace à condition d'être proche dans le temps, par rapport au trauma.
    C'est une sorte de "reverse- engineering" de ce qui a été observé dans les rêves.
    Lors de rêves, les yeux s'agitent latéralement, lorsqu'il y a une charge affective...ici on "agite" les yeux pour accéder aux émotions, les faire ressortir, et les reporgramer.
    Dans mon expérience personnelle (j'ai testé pour vous), c'est assez proche de l'hypnose. Dans mon cas, mais je ne peux pas généraliser...pour toucher des émotions, blocages anciens...ça ne marche pas.
    En conclusion, oui, mais sur des traumas hyper récents. Genre chocs liés au stress de combat...à condition que ce soit rapide. Si c'est ancien, ça ne marche pas.

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  2. Normalement l'EMDR est aussi utilisée pour les traumas anciens, mais graves..
    L'hypnose ne marche pas avec tout le monde (il y a même plus de personnes qui y sont résistantes que de personnes qui y sont réceptives). Il est fort probable que ce soit pareil avec l'EMDR.

    En fait, comme toujours on s'adapte au patient. On doit travailler par petite portion de souvenir, "agiter le patient" lorsque la partie du récit fait appel à des émotions puissantes mais refoulées et tout de suite derrière demander au patient d'expliquer son ressenti.
    Avec certains patients (comme celle décrite), je me vois mal les interrompre toute les 3 minutes, ce qui est émis est trop puissant.
    Mais là, ça fonctionne !!

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  3. Le Blogger UTU sur Aufrecht Form (en allemand) témoigne que la stimulation bilatérale comme vous la décrivez (par tapotements, pas en suivant qqe chose des yeux) l'a beaucoup aidé à surmonter un trauma d'inceste et violences physiques.

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  4. Merci. C'est dans quel article que je m'en fasse une traduction ? (il va falloir que je lise le reste aussi parce que ça à l'air intéressant)

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  5. http://www.aufrecht.net/utu/
    voila la page
    a gauche, vous trouverez des titres de textes, dont un "EMDR/Traumatherapie"

    C'est là qu'il faut cliquer.

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  6. Merci, c'est bien ce que j'avais cru voir et je pense que d'autres thérapie "physiques" étaient abordées dans d'autres articles, mais comme mon allemand date du college...

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  7. Pour reprendre une phrase qu'on nous a dit au module optionnel "on ne peu pas toucher sans être toucher"
    Aprés il faut que la persone acc"epte d'être toucher, car dans certaine situation ca peut etre assez dur.

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  8. Oui mais être touché est une expression qu'on utilise pour dire qu'on a été remué "positivement" (compasssion par exemple), alors qu'on peut être touché "négativement" (dégoût, haine...). Je n'aime pas les expressions toutes faites car hors de leur contexte elles sont souvent à double voire triple sens et on ne sait pas exactement ce que l'autre veut dire. Je crois qu'en psycho il est absolument nécessaire de s'enquérir de ce que l'autre met sous un mot ou une expression.

    Assez bizarrement, je n'ai jamais rencontré une personne qui n'accepte pas que je la touche même lorsque c'est une ancienne victime d'abus sexuel. Je pense que le patient, face à la neutralité bienveillante du psy, ne se sent pas mis en danger par le tactile (l'ai je dis avec "tact" ? lol)

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  9. Je vais avoir ma 1ère séance d'EMDR la semaine prochaine, et j'avoue être un peu perplexe (et un peu angoissée), même si je ne remet pas en cause l'efficacité de la méthode.

    Est ce qu'on arrive vraiment à se souvenir avec tout les détails, même si on a tout fait pour oublier ? (malgré le fait que ça soit encore récent -3 ans-)

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  10. Mab : l'EMDR ne fait rien remonter, ce n'est pas son but. Il faut au contraire que ce soit remonté pour utiliser l'EMDR puisqu'il s'agit de retravailler le souvenir pour qu'il perde sa puissance.

    Par contre, il est tout à fait possible qu'en travaillant un souvenir, un autre revienne. La question est de savoir si dans ce cas, comme dans l'hypnose, s'il est réel ou suggéré.

    Mais si vous n'avez pas de souvenir, en quoi est-ce génant et pourquoi consulter ?

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