lundi 28 juin 2010

Les doutes du psy

Cette semaine va être dédiée à mon vécu avec une patiente.
Vous avez remarqué des fois il y a des semaines à thème. Parfois c'est voulu, des fois non.
Cette fois le fil conducteur va être mes doutes, ma pratique et mes constats sur une patiente.
Ce n'est pas d'elle dont il va s'agir, mais elle sera le fil rouge des articles.

Je commence donc par un sujet que j'avais prévu pour la fin de la semaine.
Mais en fait je me suis dit que vous faire part de mon état d'esprit avant le reste pouvait vous permettre de mieux comprendre les articles suivants.

Aujourd'hui donc, j'aborde les doutes du psy. 
Mes doutes.

Cette patiente, je vous en ai déjà vaguement parlé une fois, j'y reviendrai vaguement.
En fait, lorsqu'on aborde les patients on sait en général où on va et surtout comment on va y aller.
Bien sur tout le travail est fait par les patients, mais le psy amène sa pratique et son expérience pour trouver les guides qui mèneront les patients au bout de leur chemin.
Attention, je ne remets pas en cause ici les pratiques psy.
Mais ici j'ai douté.
Des pratiques psys, du choix de la thérapie et de ma patiente.
Ou plutôt de la façon dont elle allait réagir.
Elle se veut forte extérieurement, mais elle est très fragile intérieurement.
En presque un an nous fait le tour de sa problématique.
Nous avons parfois navigué "à vue". Nous éloignant, nous rapprochant.
Mais il y a un moment où il faut faire face.
Face à l'horreur, face aux démons. Ceux qui reviennent chaque nuit depuis des années.
Qui reviennent pour faire mal, posséder, anéantir.
Ma patiente je l'avais prévenu bien à l'avance.
je lui avais dit que le moment semblait venu.
Fort habilement elle a tenté de détourner la date fatidique.
J'ai bien compris son jeu, je le lui ai dis et nous avons pris RDV.
J'ai appris depuis longtemps à ne plus être touchée par ce que me raconte mes patients.
Ca glisse, ça n'entre plus. Mais j'entend quand même et au moment où les mots sont prononcés ils ont un impact.
Elle a déjà écrit ce qu'elle va me raconter.
Elle peut l'écrire sans problème, mais le verbaliser, sentir les mots passer par la gorge et la bouche, c'est impossible.
Je sais que je vais lui demander quelque chose d'extrêmement difficile.
Ce n'est pas tant sa résistance physique que je crains, ce n'est rien.
Son trauma est tellement prégnant que je crains de lui faire plus de mal que de bien psychiquement.
Ca a toujours marché, mais là, avec ce vécu là, je me demande si je ne vais pas fixer le trauma au lieu de l'évacuer.
Je me dis que c'est bien la peine d'avoir toute cette expérience (en plus je sais que ça fonctionne) pour brutalement douter.
A quoi sert face à elle tout ce que j'ai appris ? 
Je doute aussi de moi. J'ai lu ce qu'elle a écrit, ça a glissé. Mais ces mots qu'elle va prononcer, qu'elle va vivre, comment vont ils réagir en moi ? 
Je vais me demander pourquoi cela éveille cela chez moi vu que je ne suis concernée en rien par son vécu.
Je m'aperçois en fait que j'ai un peu peur de sa réaction. Va t elle devenir agressive, va t elle régresser, va t elle se dissocier, comment va t elle ressortir de son récit ?
Jusqu'à maintenant elle n'a abordé que des bribes, elle ne les raconte pas, elle les vit. 
Comme si c'était aujourd'hui, au moment où elle en parle que cela se passe.
Tant d'années de passées physiquement, aucune psychiquement.

Bref, nous y sommes allés.
Moi avec quelques appréhensions, me demandant légitimement si la faire verbaliser (avec son consentement) des situations si violentes ce n'est pas devenir moi aussi un agresseur.
Elle n'est absolument pas partante sur le coup, je ne la force pas, c'est elle qui décide et à un moment elle dit que de toute façon "il faut y passer" pour en sortir.
Est-elle prête ? Jamais elle ne le sera.
Va t elle y arriver ? Une longue attente, puis brutalement de départ du récit.
Jusqu'au bout.
Elle est épuisée, moi aussi.
En fait, je n'ai pas été touchée par ses mots, mais par la qualité de son travail.
Je l'ai vu revivre les scènes, avoir mal physiquement, s'anéantir psychiquement.

Vous voulez savoir si ça a fonctionné ?
Oui, les traumas se sont atténués, les cauchemars et les images de reviviscences ont disparu.
Comme on pouvait s'y attendre.
Nous avons recommencé plusieurs fois car elle a vécu plusieurs traumas.
Je vais vous dire, elle aussi a douté à chaque fois, à cause de moi sans doute, mais à chaque fois les résultats l'ont poussé à aller plus loin. 
Et puis il y a un moment, lorsqu'on a fait la moitié du chemin, il y a autant en avant qu'en arrière, alors autant aller de l'avant.
Et moi, jusqu'à la moitié du chemin j'ai douté.
J'ai douté, parce que je me suis demandée si tout mon savoir en 2010 allait pouvoir sortir de l'horreur une petite fille qui me tendait la main de son 1982.
J'ai douté, parce que mon travail c'est d'aider les gens pas de leur (re)faire mal.

Je me suis demandée si maintenant que j'ai constaté les effets positifs de ma pratique à un tel cas, je douterai encore si cela se représentait.
La réponse est oui.



5 commentaires:

  1. Je pense qu’il est normal de douter.
    C’est ne jamais avoir de doute qui serait anormal, ça voudrai dire que vous penseriez détenir une vérité absolu. Hors une telle vérité n’existe pas.
    Le truc c’est de faire ce qu’on croit malgré ses doutes.
    Le principal c’est que ça marche pour votre patiente.

    En tout cas laisser glisser les mots sur soi ça ne doit pas être simple ! Moi quand quelqu’un me raconte un truc triste ou dur je pleure avec lui ;-D

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  2. Cet article me fait personellement du bien: ça me rapelle que vous les psy vous êtes aussi concerné par les patients, vous êtes aussi humains. C'est pour moi la traduction d'une conscience professionnelle... et heureusement qu'elle existe. C'est aussi utile pour le patient qui reçoit -explicitement ou implicitement- ces doutes et cela lui rapelle que au final humain nous sommes et humains nous resterons
    Sans

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  3. Pourquoi ça marche?

    Est-ce que ça ne peut pas marcher par écrit?

    écrire, récrire jusqu'au moment ou l'on évacue les démons par écrit?

    De manière plus douce, moins douloureuse, en prenant le temps,les répétitions qu'il faut?

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  4. Mais lorsqu'on doute, on transmet ses doutes. Quelle confiance peut avoir le patient en son psy si son psy n'est pas sûr de ce qu'il fait ?
    C'est certainement la raison qui a fait qu'elle a tant tergiversé à faire face, ça m'arrangeait aussi.

    Cessy Loup : j'ai beaucoup d'empathie. Mais me mettre à la place de l'autre, ce n'est pas vivre les choses à sa place. Cela nul ne le peut. Chacun sa place.

    Coucou : il faut considérer plusieurs choses. Par exemple, un trauma peut être lié à l'écrit ou à la main ou au bras. Dans ce cas, l'écrit peut en effet avoir les mêmes résultats parce que pour ces patients là, il est plus simple de verbaliser que d'écrire ! La plupart le disent : "les écrits restent". Il est étonnant que les écrits restent non seulement sur le papier (ce qui est un leurre puisque le support peut être détruit) mais aussi dans le psychisme !

    Ensuite, il a des patients chez lesquels il existe un pacte, un "dressage" (j'utilise ce terme volontairement), un abus, un trauma, lié à la parole ou aux parties du corps liées à la verbalisation (gorge, bouche, langue,...), dans ce cas l'écrit sert de support avant de passer à l'oral. Mais la verbalisation est la seule façon "d'exorciser les démons". Il faut que ça sorte par où ça coince. Les patients le disent aussi "c'est coincé là" en montrant leur larynx.

    Réécrire, Redire n'a aucun intérêt. Seule la première fois compte. C'est la catharsis qui casse les conditionnements, les pactes.

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  5. C'est dingue, ce truc. Première réaction qui m'est venue, le fait de verbaliser le trauma soit difficile est entendu mais que ça ait véritablement aidé c'est une autre affaire. Et qu'un psy doute encore plus ^_^, c'est surprenant parce que généralement ils ne le laissent pas vraiment voir, à ma connaissance du moins.

    Je pense que le doute est normal dans le sens où le patient peut réagir de façon violente, je ne sais pas dans quelle mesure on peut dire que c'est un risque à prendre. Compte tenu du fait que ça bousille le patient de l'intérieur, autant miser quitte ou double. Après je pense pas mal que c'est au psy de savoir guider son patient, de ne pas le forcer s'il ne se sent pas prêt.
    Douter est rassurant, si on doute c'est qu'on s'implique dans ce qu'on fait, douter c'est aussi éviter d'aller dans le mur en fonçant tête baissée, ça apporte une certaine modération dans les actes, cela pousse à reconsidérer les choses.

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