vendredi 25 juin 2010

Une grosse crise de colère

Un petit garçon de 4 ans vient en consultation.
Il ne tient pas en place. 
Son enseignante a forcé la main aux parents pour qu'ils consultent au sujet de leur gosse.

La première consultation s'est effectuée avec l'enfant, la maman et le petit frère.
L'enfant en 45 minutes a, je crois, tout déplacé dans mon cabinet, ouvert tous les placards, admiré tous les recoins. 
Un ouragan sur pattes.
Je fais comme si de rien n'était et je laisse la maman canaliser son enfant.
J'observe.
Nous discutons de leur vie, du couple, de la relation avec les enfants, entre les enfants...
Pendant 3 ans le père n'a été présent que les week-ends.
Le reste du temps, Valérian -appelons le comme cela- a été un vrai petit chef de famille.
Toujours entouré d'adultes qui répondent à toutes ses sollicitations.
Il dort la semaine avec sa mère.
La mère ayant pris ses congés parentaux, elle s'occupe énormément des deux enfants, répondant et même devançant les demandes, parfois juste pour avoir la paix et aussi parce qu'elle a peur que son fils n'ait pas un bon niveau lors de son entrée en maternelle.
En même temps que Valérian est entré à l'école, le père a changé de travail depuis quelques mois et il est de retour à la maison tous les soirs.

Valérian est de toute évidence précoce sur certains traits.
Il comprend du premier coup une consigne compliquée qu'il est capable de transmettre à d'autres enfants, il réalise des puzzles de 80 pièces, il parle très bien.
Il sourit beaucoup, très séducteur. 
Mais il ne tient pas en place.
Son enseignante est incapable de le garder focaliser sur une tâche de 15 minutes, il perturbe la classe, crie beaucoup, gesticule sans cesse.

A la seconde consultation, je vois Valérian tout seul.
Nous lisons d'abord une histoire. Il se blottit contre moi. Le transfert fonctionne.
Je lui demande de réaliser un dessin de sa famille, ce qu'il fait difficilement se laissant distraire sans cesse par les bruit extérieurs.
Il dessine 4 bonhommes. 2 grands au milieu et 2 petits.
Comme le niveau graphique n'est pas super, je lui demande de me nommer qui est qui.
Un des petits est son petit frère. A côté un grand qui est sa maman. A côté l'autre grand qui est lui. Et enfin le second petit qui est son papa.
Ils forment un joli couple Valérian et sa maman !

Je lui dessine ensuite sa chambre.
Les parents et les enfants dorment dans la même chambre (ils vivent dans un deux pièces).
(malgré mes explications, je n'ai toujours pas réussi à faire comprendre aux parents qu'ils seraient judicieux qu'ils ne dorment pas tous dans la même pièce)
Je demande à Valérian où dorment chacun des bonhommes.
Il dort encore souvent avec maman, ça a le mérite d'être clair. Et du coup papa dort de temps en temps le week end dans son lit à lui ou avec le petit frère.
Je lui demande comment il pense qu'ils devraient tous dormir.
Nous parlons des rois et reines, des princes et princesses.
La prince dort avec la reine, les autres dorment où ils veulent.
Valérian fait sans cesse des cauchemars de dinosaures où le méchant tyranno vient le manger.
Nous en discutons et il s'avère que le méchant tyranno c'est papa.
Pendant ce temps là Valérian a été très attentif et j'ai eu peu à la rappeler à l'ordre.

En fin de consultation, comme le père vient avec la maman chercher Valérian, j'en profite pour le faire asseoir sur mon fameux sofa.
Valérian (re)devient infernal, il sort tous les livres de la biliothèque.
Pour le père, tout est clair, lui a repris sa place qu'il n'avait jamais vraiment laissé d'ailleurs, même s'il avoue que lorsqu'il rentrait le week end il avait parfois l'impression d'être de trop.
Le père est bien plus sévère que la mère. Et bien qu'il parle d'une voix très douce et posée, son regard traduit une colère rentrée.
Surtout que son fils n'arrête pas de l'interrompre pour les poser des questions sur les images des livres.
Le père et la mère ne disent rien si ce n'est "Valérian laisse papa parler".
Ce qui n'a strictement aucun effet.

A la troisième consultation, j'apprends que Valérian a été agressif en classe pour la première fois.
L'enseignante dit que ça ne s'arrange pas mais que ça empire.
Je m'y attendais.
Valérian est accroché à sa mère. Il ne veut pas me regarder ni même me parler.
Il pelote les seins de sa mère à pleines mains.
Lorsqu'elle s'asseoit, il reste sur elle, me tournant le dos et commence à se frotter contre elle dans des mouvements de va et vient.
La mère trouve ça marrant "il fait comme les chiens !".
Je lui retourne que je suis interpellée qu'elle trouve marrant que son fils s'excite sexuellement sur sa mère.
Vu comme ça, ça la fait moins rire.
Du coup, elle tente d'écarter son fils d'elle. 
Mais il s'accroche pire qu'une pieuvre et se met à hurler.
Enfin elle arrive à le poser par terre.
Et là il nous fait une belle crise.
Il a tapé du pied pendant 20 minutes, a hurlé, pleuré, crié 100 fois "maman câlin" et a intimé 50 fois l'ordre à sa mère "d'aller dehors".
La mère lui explique doucement qu'elle discute avec moi et qu'on ne s'entend pas.
C'est bien le but.
Surtout que la mère n'entende pas ce que je vais dire.
Il se met à taper sa mère.
Elle est ébahie. Mais ne dit rien.
"Vous le laissez faire, vous vous laissez faire ?" lui ai-je demandé.
Je vois à son regard qu'elle ne sait plus quoi faire, aller vers son fils ou moi.
Le gamin nous fait une belle crise, tout en hurlant "maman câlin".
J'attrape fermement Valérian.
"Tu crois vraiment que tu mérites un câlin ? Tu trouves normal que l'on fasse un câlin à un enfant qui crie, hurle, tape du pied et frappe sa mère ? Tu crois qu'en faisant cela tu mérites que ta mère te prenne dans ses bras ? Tu te calmes ! Maintenant je compte jusqu'à 10, si tu n'es pas calmé tu n'auras pas de câlin de l'après midi." Et je compte jusqu'à 10.
A 10 il ne pleure plus, il est calme.

Puis il attrape sa mère, lui dit "tu dois venir, on part dehors" et la tire fort par le bras.
Sa mère lui dit tranquillement qu'elle ne part pas tout de suite parce qu'elle doit me parler.
Et hop c'est reparti, il tape du pied, frappe sa mère (qui a compris cette fois et le met au coin) et hurle de plus belle.
Il revient en douce. Comme nous ne le regardons pas (mais je le vois du coin de l'oeil approcher), il avance très calmement et un peu penaud. 
Et là sa mère le regarde. 
Il se met à hurler "tu viens dehors" et lui fonce dessus et la tire de toutes ses forces par le bras et les vêtements.
Il tape des pieds.
Je lui dis "Ok tu es en colère. Ca ne te donne pas le droit de faire ce que tu fais. Tu es en colère contre moi pour tout ce que je dis à ta maman et tu es en colère contre ta maman parce qu'elle m'écoute moi et pas toi. Mais les enfants n'ont pas à tout discuter. Chacun sa place. Tu es l'enfant, ta maman est l'adulte. C'est elle qui décide".
Il nous crie "non, ma maman est à moi et c'est moi qui décide de tout !".

ite missa est.


(il a passé la porte du cabinet et changeant brutalement de masque il a retrouvé le sourire et m'a serré la main avec un évident plaisir. Je l'ai croisé dans la rue le lendemain,  tout joyeux il m'a fait un grand coucou. Malin va !).


2 commentaires:

  1. Ça n'as pas du être évident de garder son sang-froid (et ne passer le gosse, la mère ou soi même par la fenêtre) face à l'ampleur de la colère.

    Par contre, il y a un truc que je ne suis pas sûre d'avoir saisi, concernant le dénouement si on peut dire. Le fait d'avoir laissé sa colère s'exprimer à permit de remettre les choses en ordre ? Parce que, au vu de sa dernière phrase ça parait mal partit pour une éventuelle compréhension, mais son comportement semble dire l'inverse en quelque sorte.

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  2. Nous savions désormais sur quoi portait la colère. Bien qu'elle me paraissait évidente pour moi observatrice extérieure, elle ne l'était pas pour la maman. Là elle a compris.
    Je sais sur quoi il faut travailler ou plutôt sur quoi les parents doivent travailler.
    Ca fait quelques temps déjà que cette colère grondait en lui, là il a pu l'exprimer. C'est la première fois semble t il qu'il avait ce type de comportement. Il est soulagé, il a enfin pu dire ce qui n'allait pas (pour lui) et il a enfin pu montrer sa colère (dont ses comportements agités n'étaient que les symptômes expressifs).
    Mais tout ça n'est pas la garantie d'une modification des comportements parentaux. Car il est clair que la mère était étonnée du comportement et du dire. Ce qui elle l'a laissé sans voix d'ailleurs.
    la prise de conscience est là, maintenant il faut agir en conséquence. Faire comprendre à l'enfant que sa mère ne lui appartient pas (comme il n'appartient pas à sa mère), qu'il ne va pas la garder tout le temps (notion de séparation et de mort) et qu'il a une place à tenir.
    Aux parents aussi de lui expliquer, d'avoir les comportements en adéquation avec ce qu'ils disent (c'est plus dur) et surtout qu'ils lui donnent et laissent une place.

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