vendredi 2 juillet 2010

La régression ou dissociation hystérique





Revenons donc un peu en arrière.

Je vous parlais donc de cette patiente, je crois l'avoir appelée Caroline, abusée de façon multiple dans son enfance.

En fait, j'ai une de ses amies aussi en consultation. Nous ne faisons jamais de collusion. Elle a bien essayé mais j'ai refusé d'entrer dans ce jeu. 
Sauf une fois.
Parce cette amie m'a expliqué que Caroline lui avait fait une régression au cours d'une discussion et qu'elle n'avait pas su quoi faire et souhaitait avoir quelques conseils si elle se retrouvait à nouveau confrontée à cela.

Bon, Ok "régression" moi aussi je l'utilise, mais dans notre jargon ça ne veut pas spécialement dire ce que les gens y mettent.
Qu'entendait elle donc par régression ?
Elle m'explique alors qu'au cours d'une discussion ayant trait sur le vécu de Caroline, brutalement elle s'était retrouvée non plus avec la "grande Caroline" mais avec la "petite Caroline", la petite fille de 7 ans, celle qui se faisait violer et torturer. Cela avait semble t il duré un bonne demi heure.

Je lui donnais donc des conseils pour la prochaine fois. Et nous n'en n'avons plus jamais reparlé.

J'ai appris par ma patiente Caroline qu'elle avait fait plusieurs "régressions" avec chacune de ses amies. Mes conseils avaient fait le tour de son cercle et avait été appliqués, ce qui faisait que la "crise" ne durait plus qu'une dizaine de minutes.

Ce qui est étonnant c'est que temps que personne n'appliquait ces consignes, Caroline régressait souvent. Ce qui avait apeuré ses amies était devenu un jeu. Car à la "petite Caroline" ont lui faisait faire ce qu'on voulait : de la gym, servir un verre., rester un bras en l'air.. Elle obéissait à tout. A partir du moment où mes consignes ont été appliquées, Caroline a cessé de régresser avec ses amies.

Mais à moi elle ne m'avait pas encore fait le coup.

Il faut vous dire que le passé de Caroline a été assez particulier.
La "petite Caroline" a été psychiquement anéantie par ses agresseurs. Elle est morte dans une chambre sous les coups de plusieurs pédophiles.
Et d'elle est né une dissociation, un jeune garçon que nous nommerons "Paul". 
Caroline a disparu, Paul était né.
Ma patiente est devenu un garçon. Un garçon manqué certes, mais ses comportements, son look, ses amours ont été ceux d'un garçon.

Cette dissociation hystérique est caractéristique des personnes qui ont vécu des traumatismes extrêmes. 
Elles meurrent psychiquement et renaissent sous une forme qui leur paraît plus adaptée (ici le fait d'être un garçon faisait qu'elle n'intéressait plus ses agresseurs. Ce qui n'est qu'un leurre, puisque elle continuait d'être agressée. Mais elle était Paul tout le temps, un garçon fort de corps et en gueule, sauf pendant le temps des abus où elle était Caroline, chose destructible à volonté).

Bref, ma patiente, a vécu une enfance avec deux personnalités.
Mais il a fallut grandir, le corps s'est transformé et Paul s'est rendu à l'évidence que son corps n'était pas celui d'un garçon.
Alors Paul s'est effacé. Caroline a refait surface, mais Caroline est faible, fragile, déséquilibrée. Du coup, les deux personnalités cohabitent.
Ca va un temps ça. Puis la vie vous met face à certaines choses qu'il faut gérer.
Par exemple, puisqu'on pense être un homme, on a donc des relations avec des femmes, mais tout en souhaitant tomber amoureuse d'un homme et se faire pénétrer alors que ça fait peur. Caroline/Paul ? Paul/Caroline ?

La dissociation hystérique bloque le processus "d'avancement psychique". Une partie psychique sait quelle date on est, qu'on a un travail et qu'on est adulte. Une autre partie pense toujours être à la date du trauma, avec l'âge qui va avec et les préoccupations de ce moment là.

Avec la psychothérapie Paul a disparu. Caroline a reprise sa place. En fait la thérapie l'a ramené à la vie, mais elle reste terrorisée à l'idée que tout puisse recommencer.

Avec Caroline, nous entamons une de nos séances de stimulation bilatérale.
Pour une raison difficile à comprendre, Caroline craint beaucoup cette séance. Pour elle, c'est la scène la plus difficile à raconter. Pourtant à la fin du récit je constate que ce n'est pas la séance la plus difficile si je puis dire. Elle a vécu des scènes plus monstrueuses,  s'il existe des graduation dans l'horreur, mais celle là est quasi inabordable.

Elle se lance. Le récit débute.
Comme d'habitude elle ne raconte pas, elle vit la scène.
Elle y est. 
Elle est dans la chambre, face à son agresseur.
Là encore je la vois se battre, souffrir et mourir psychiquement encore une fois.
Le récit s'achève.
J'attends un peu qu'elle retrouve son souffle.
Et je lui parle.
Elle garde les yeux baissés.
Je sens que quelque chose ne va pas et je lui demande de me regarder.
Et là je constate que ce n'est plus Caroline qui est en face de moi.
Enfin pas la "grande".
Le regard a changé, l'expression aussi.
Je lui demande qui elle est, elle ne répond pas.
Ce qui me tracasse à ce moment là, c'est que contrairement à ce qu'elle m'en a dit, je n'ai pas l'impression du tout d'avoir en face de moi la "petite" Caroline, mais une autre personne.
Je ne sais pas et je ne saurai jamais qui c'était parce que ma patiente ne garde aucun souvenir de ce qu'elle me raconte et encore moins de ses crises hystériques.

Je lui demande si elle sait quelle date on est, elle me fait "oui" de la tête.
Je lui dit qu'on est en 2009. Elle me regarde comme si je venais de dire une ânerie.
Bon de toute évidence pour elle ce n'est pas la bonne réponse.
Elle ne "revient" pas.
Alors je lui explique que nous sommes en 2009, qu'elle a 35 ans, ... et bla bla bla.
Je vois une lueur dans ses yeux.
Il y a une partie d'elle qui accroche à ce que je suis en train de lui dire.
Je décide de ne parler qu'à cette partie là.
En même temps, un truc en moi passe du genre "et si je n'arrivais pas à la ramener ?".
Au bout de 2 minutes, je lui dis "maintenant fermez les yeux, je ne vais rien vous faire, je vais juste compter jusqu'à 3, à 3 vous rouvrirez les yeux et vous serez redevenue la "Caroline, la grande Caroline".
Elle ferme les yeux.
Je compte "1... 2... 3".
Elle ouvre les yeux.
Elle est redevenue "elle".

Je lui explique ce qui s'est passé, elle n'en garde aucun souvenir.
Je ne l'ai jamais vu si fatiguée. Elle a mal à la tête.
Elle n'arrive pas à se lever.
Je lui amène un verre d'eau et je continue à lui parler, il est important qu'elle garde le contact avec la réalité.
Je lui explique ce que j'ai fais et ce que j'ai dis.
C'est important aussi lorsqu'on perd contact de savoir ce qui s'est passé et dit afin que la personne puisse garder le contrôle et n'être pas dans une "petite mort".

Elle refait surface et me dit "mais vous avez fonctionné comme avec l'hypnose alors ?"
"Non, vous n'étiez pas hypnotisée" lui dis je "c'est de la manipulation mentale rien d'autre !"
Et nous avons éclaté de rire.

C'était une belle dissociation hystérique non ?




8 commentaires:

  1. Impressionnant, et plutôt déroutant à vivre pour la personne en face, ou pour vous en l'occurrence.
    Question, par curiosité, quels sont les conseils à appliquer en cas de "crise" de ce genre pour les personnes extérieures qui seraient confrontées à cette problématique ?
    Et pourquoi chercher à supprimer l'une des deux parties ? Pourquoi ne pas chercher à les faire cohabiter en "paix" ?
    Au final ça reste elle, petite ou grande, qu'importe, et apprendre à comprendre les manifestations de la deuxième personnalité permettrait d'en avoir moins peur, et peut être d'éviter que la deuxième intervienne de manière pas franchement contrôlable.
    Je pense que les deux peuvent cohabiter même si ça implique quelques retournements de cerveaux, des remises en questions, et de multiples tergiversations, ça doit rester possible, si il y a eu dissociation c'est qu'à un moment la personne avait besoin de cette autre personnalité et souvent c'est la peur ou l'angoisse qui rend les situations complexes à aborder.

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  2. Je pense que la seconde personnalité n'a pas disparue, elle est juste "rangé", prête à ressurgir au cas où. Mais cette personnalité en l'occurence ici masculine est une gène pour la patiente. C'est une femme et elle se reconnaît comme telle. Elle aime les hommes, souhaite faire une rencontre avec un homme, fonder une famille et même avoir des enfants. Elle ne peut donc rester un garçon. J'utilise le terme de "garçon" et pas celui d'homme, car cette personnalité s'est elle aussi cristallisée à l'époque des traumas. C'est donc toujours un petit garçon qui est là. Ce garçon a réussi a devenir adolescent, mais pas au-delà. Cette personnalité n'est donc pas compatible avec une vie adulte et les buts que s'est fixés ma patiente.
    Je suis tout à fait d'accord sur le fait que les patients qui se dissocient au moment où ils le font ont besoin de cette personnalité en plus. C'est même cette personnalité qui leur permet de survivre, de se construire. Mais cette personnalité est un leurre en ce qu'elle perdure même lorsqu'il n'y a plus de trauma. A l'arrêt du trauma cette personnalité devrait aider l'autre, la "vraie", à se reconstruire, or elle va tenter de prendre le dessus et va entraîner des biais cognitifs (du style "cette personnalité est lâche parce qu'elle n'a rien dit") qui vont la maintenir en surface. Ce qui entraîne des souffrances psychiques importantes. Il n'y a pas à y avoir de cohabitation, chaque personnalité a eu un rôle à jouer en son temps, lorsque ce temps est passé, hop dans le placard.
    C'est ce que nous faisons tous au quotidien. Avec l'âge, l'expérience, les vécus de la vie, notre personnalité change. On n'est pas en train de se dire, avant j'étais mieux ou moins bien. On change et ce qui était avant est classé.

    Le conseil principal est de ne pas rentrer dans le jeu de la personne qui régresse. Cela ne fait que fixer la personnalité qui apparaît et surtout la crise dure longtemps.
    Il est nécessaire de rappeler à la personne avec qui elle est (il faut la rassurer), où elle est, en quel temps elle vit, ce qu'elle fait, qui elle est.
    Après il ne faut pas la laisser seule pendant quelques heures parce que la personne est épuisée et désorientée.

    Oui c'est impressionnant.Je l'avais déjà vu chez une autre patiente, vu des crises épileptiques aussi, mais à chaque fois c'est différent. Mais j'avoue que j'étais plutôt exaltée (je m'exalte pour un rien), j'ai trouvé ça génial d'observer cela. Ca me rappelle ma première éclipse totale de soleil, tu fais des bonds, tu applaudis, tu vois un truc extraordinaire. Ben là ça me fait le même effet. Une vraie gamine devant un nouveau jouet ! LOL

    La psycho c'est passionnant et impressionnant à chaque consultation.

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  3. je regarde trop la télé : ça me fait penser au personnage de "Rose" dans le film Colors of Night.

    Je vais poser une question sans doute très bête, mais quelle est la différence avec ce qu'on appelle les cas de "personnalités multiples", dont il me semble que la réalité même est remise en cause par les "experts" ?

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  4. Marie Caillou : il n'y a jamais de question bête. Les personnalités multiples sont typiquement issues de la psychiatrie américaine. C'est un courant qui a disparu parce qu'il a été démontré qu'on avait surtout affaire à des faux souvenirs. C'était en plus devenu l'alibi idéal de tous les criminels "c'est pas moi monsieurs le juge c'est mon autre personnalité". Ce qui a valu quelques jugements intéressants de non lieu !
    Il existe de ce fait au sein du DSM 4, une classification de "trouble dissociatif de l'identité" avec les critères suivants :
    A. Présence de deux ou plusieurs identités ou << états de personnalité >> distinct )chacun ayant ses modalités constantes et particulières de perception, de pensée et de relation concernant l'environnement et soi-même.

    B. Au moins deux de ces identités ou << états de personnalité >> prennent tour à tout le contrôle du comportement du sujet.

    C. Incapacité à évoquer des souvenirs personnels importants, trop marquée pour s'expliquer par une simple << mauvaise mémoire >>.

    D. La perturbation n'est pas due aux effets physiologiques directs d'une substance ( p. ex. les trous de mémoire ou le comportement chaotique au cours d'une intoxication alcoolique) ou s'une affection médicale générale ( p. ex. les crises comitiale partielles complexes).

    En Europe, ce courant n'a jamais été avalisé. Et fort bizarrement, là ou les Américains en voient partout, nous n'en voyons jamais. Ce que les Américains n'arrivent jamais à soigner, nous nous le faisons quasi disparaitre. Nous parlons tout simplement de schizophrénie ou d'état borderline avec dissociation ou de trouble (hystérique) de conversion en fonction des critères et des raisons d'apparition.

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  5. Je suis en deuil pour Caroline depuis que j'ai lu votre article.

    Comment peut-on faire des choses pareilles à un enfant, innocent, qui ne demande que d'être protégé, aimé, caliné.

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  6. C'est une vaste question à laquelle je ne cherche pas ici à apporter de réponse.
    Mais ne soyez pas en deuil, c'est Caroline la victime et maintenant elle va bien. C'est gentil, mais ne subissez pas pour elle, vous avez certainement assez à faire avec votre propre vie.

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  7. Merci de m'avoir répondu :) précisions fort instructives.

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  8. Bonjour cher Vous,
    J'aime beaucoup votre blog, je le lis depuis un ou deux jours (et j'ai encore beaucoup de lecture devant moi), il me fait réfléchir avec vous car j'aime énormément votre façon de raisonner et vos opinions (votre humour également). Je laisserai d'autres commentaires, mais je tenais à vous que vous avez une nouvelle lectrice, et que vous lire m'apaise =))
    Aphone

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