lundi 20 décembre 2010

La scénographie d'une exposition

J'ai passé 10 jours à apprendre comment mettre en scène des expositions.
Et tout cela au Louvre s'il vous plaît (autant faire classe et chic).

La première semaine était surtout basé sur la théorie car il s'agissait de comprendre la scénographie d'une exposition permanente.
Qui dit permanente dit.. cheveux frisés !
Euuuh, non là pas vraiment.
Une expo permanente est une exposition qui dure. En général 5 ans au moins (afin de rentabiliser), les critères de mise en scène sont donc plutôt neutre car il faut passer le temps, les modes, les évolutions du design et les goûts du public.
La mise en scène n'est pas minimale mais totalement dénuée de rapport à la période de création et elle peut se permettre de mettre en valeur certaines oeuvres plutôt que d'autres.
Bref, ce n'est pas très créatif mais au contraire cela fait appel à beaucoup de contraintes car limiter l'esprit créateur n'est pas une chose facile (enfin pour certains).

Cette première partie nous a amené à nous balader bien sur dans les expos permanentes du Louvre, non pas pour regarder les oeuvres, mais bien pour évaluer les couleurs des murs, l'éclairage, la position des socles, les espaces de circulation, la hauteur de positionnement des tableaux, l'ambiance.... etc.

C'est donc le nez en l'air ou collé au sol ou bien encore collé derrière certaines cimaises que nous avons traversé le Louvre.

Je ne vous ai pas parlé de ce premier groupe.
En fait nous sommes 10.
Il faut savoir qu'en France, les formations à la scénographie des expositions n'existent pas.
Seul le Louvre propose des ateliers sur le sujet et parfois quelques formations.
Bien sur la scénographie est plus ou moins au programme des cursus d'architecte ou de décorateur d'intérieur, mais cela concerne pas les expositions.
Aussi, comme toujours au Louvre, notre groupe était international (italien, brésilien, français, espagnol) et composé de professionnels (architectes, restaurateur, artistes, metteur en scène) et une psy qui s'était égarée par là.
J'expliquais ma motivation par le fait que la scénographie n'était que de la manipulation qui consistait à réussir pour une personne (le commissaire d'expo) à convaincre le public que sa vision sur l'art, des oeuvres, une période, était une vision qui méritait d'être exposée au monde.

Nous avons du nous plier à des exercices.
Ainsi en partant de 8 tableaux qui nous étaient imposés (que nous avons du esquisser, mesurer avec les moyens du bord - imaginez 10 personnes dans la Grande Galerie du Louvre tentant de cerner les hauteurs, largeurs de tableaux), nous devions envisager comment les placer dans 3 types de salles (une carré, une rectable, une ronde) dotées de contraintes de hauteur, portes, fenêtres...
Le tout pour le lendemain matin.
Ben voyons.
N'ayant absolument pas prévu d'avoir des exercices hors formation, et vu que ce soir j'avais des consult jusqu'à 21h, je n'ai pas fait grand chose.
Pas eu le temps de dessiner mes plans, mais après avoir rechercher les visuels sur le net pour me rendre mieux compte, j'ai effectué une réflexion intense sur comment présenter les tableaux : par ordre chronologique ? par artiste ? par couleur dominante ? par thème ? par "regard" ?
J'avais préparé une liste avec toutes mes propositions. 
l'intervenante m'a dit que c'était un très bon début. Mais à côté des archi qui avaient tracé les esquisses voire tout mis en présentation virtuelle sur leur portable, je me suis demandé quelques instants ce que je foutais là.
L'intervenante me dit "bon ok maintenant vous avez vos listes, prenons la salle ronde comment vous placez les oeuvres et par laquelle vous commencez ?"
Je me lance dans une explication à forts mouvements de bras.
"oh la" me dit elle "arrêtez d'intellectualiser. Les intellos ils ont tout dans la tête mais on ne voit jamais rien. Jetez moi vos idées sur un papier, allez hop un croquis !".
Oups, voila quelque chose que je n'ai pas l'habitude de faire. Bon je me jette à l'eau, je fais un rond qui ressemble plus à un ovale, je trace mes cimaises, j'explique que je mets mon oeuvre d'appel là, que je mets l'autre qui attire le regard et contraint le sens de circulation là... 
"C'est bien, mais faut apprendre à être moins intellectuelle. Croquis, croquis, croquis..." 
Bien chef !

On fait le tour de tous les projets, chacun arrive avec sa vision.
En fait aucune n'est mauvaise à partir du moment où on peut justifier l'axe choisit.
C'est l'agencement de la salle qui change tout quant à la circulation du public, aux oeuvres qui seront les plus regardées...

Et pour finir cette semaine, une rencontre avec un encadreur du Louvre. Ancien doreur à la feuille, il a changé de service et travaille aujourd'hui à l'encadrement des dessins et plans.
Le Louvre est le seul musée en Europe à avoir en son sein ses ateliers. 100 artisans sont employés au Louvre : encadreurs, doreurs, ébénistes, tapissiers, restaurateurs, copieurs....

Deuxième semaine :
 
Même intervenante mais autre formation, d'où personnes différentes.
Cette fois il s'agit de comprendre la scénographie des expositions temporaires.
Temporaire = 3 mois maxi.
Alors bien sur, il y a une partie qui reprend certaines notions des expos permanentes, mais dans l'expo temporaire tout est permis. Les effets "mode" sont possibles et seul le budget limite l'imagination du scénographe.

Nous partons de l'exposition temporaire "le Louvre au temps des Lumières" et nous somms prié de monter un projet à partir des oeuvres en place.
on choisit 30 oeuvres (principalement des dessins et des plans, quelques tableaux), on choisit le thème, la mise en scène... et on monte une maquette. Puis une fois fini nous viendrons présenter aux autres nos choix et nos erreurs !

Cette fois nous sommes 8. L'intervenante monte deux groupes.
Bosser en groupe c'est pas mon truc, mais bon je ferai avec.
Dans mon groupe je me retrouve avec :
- une jeune femme d'environ 22 ans, blondinette, en master 1 d'histoire de l'art. Qui sera nommée d'office "commissaire de l'exposition" pour notre mise en scène. C'est donc elle qui doit trancher et décider de tout.
- une jeune femme d'environ 25 ans, brunette, un cursus court (je ne sais plus quoi) en architecture mais travaille dans l'événementiel. Nommée scénographe.
- une jeune femme d'environ 30 ans, neo-zélandaise, qui retourne dans quelques mois dans son pays pour y ouvrir un café-expo. Nommée scénographe.
- moi !! nommée à la com.

La première séance, après les aspects théoriques propres aux expo temporaires, nous permet de déambuler dans l'expo actuelle.

La seconde séance, on remet le couvert, et cela nous permet de décider en groupe quelles oeuvres nous décidons de garder pour monter notre propre expo. 
Pour cela il faut dégager un thème, et perso celui de l'architecture (réalisée telle qu'au Louvre ou utopique telle que dans Paris) me parait évidente.

La fin de la première séance est difficile, déjà je vois poindre les personnalités de chacune et les difficultés. Enfin surtout les agacements.
Je décide de rester zen, mais la cohésion va être compliquée.
La brunette me gonfle sérieux. Elle est hyper autoritaire, mais ne fout strictement rien et est plutôt lente à la détente.
Je me tire du groupe et je pars faire mes repérages seule. A la fin de l'heure, la prof me rejoint, le sourire en coin et nous retournons tous en salle de formation. 
Nous devons réfléchir pour le lendemain à notre projet pour commencer la maquette.

3ème séance :
J'ai fais un plan, j'ai tiré sur papier -et à l'échelle s'il vous plait- toutes les oeuvres que j'ai pu récupérer sur le net pour les coller dans notre maquette.
Je me coltine -en fait avec plaisir- la construction de la maquette. 
Je découpe le carton plume, me fous de la colle plein les mains.
Pendant ce temps là pas très occupant intellectuellement, j'en profite pour observer les 3 autres.
La blondinette se demande ce qu'elle pourrait faire et finira par m'aider à découper des cloisons... après que je lui ai donné les mesures car elle est incapables de faire les conversions mètre/cm !
La brunette n'en branle pas une et finit par demander à retourner à l'expo pour prendre les mesures des oeuvres que je n'avais pas pu trouver sur le net. Comme si c'était super important de faire la différence entre 85 cm et 95 cm qui mis à l'échelle font respectivement environ 1,80 cm et 1,95 cm !!
Notre jolie néo-zélandaise reste à réfléchir sur l'ordre dans lequel on va mettre les oeuvres.
A la fin de la séance, la brunette réapparait brutalement, très fière de ses mesures au pif (impossible de coller une règle sur un tableau !), la blondinette m'a découpé 1 cloison de 9 cm x 8 cm, la néo-zéalandaise à commencé à classer les oeuvres par thème.
La prof nous explique que demain (dernière séance), la maquette devra être finie et que nous feront nos présentations respectives.
On ne sait toujours pas quelles couleurs on met dans notre expo, ni dans quel ordre réellement on met les oeuvres, le titre de l'expo n'est pas fixé. 
La néo-zélandaise annonce tout d'un coup que ce serait sympa d'envisager que l'expo se passe dans son pays. En fait on est tous mollement d'accord. Et en 30 secondes, sur le coin de la table, alors qu'on a toutes nos manteaux sur le dos, on décide de reprendre le code couleur de l'expo du Louvre. Non, en fait on hésite et on demande à notre "commissaire" de trancher. Impossible. Alors on prend tout.
Mais c'est bête, dans la salle il n'y a pas de papier Canson de la couleur pour que ça rendre bien.
"Tu parles d'une formation, faudrait pas non plus qu'on amène nos couleurs non ?" rouspète la brunette.

La blondinette est atteinte de trichotillomanie. Dès qu'on lui pose une question ou dès qu'elle parle, ses cheveux trinquent. Elle parle doucement. Elle est super angoissée. Ce sent nulle et est incapable de prendre une décision. 
"Tu dois trancher" lui dis. 
"Je ne peux pas" me répond elle en tremblottant.
A la fin de la séance, elle m'avoue qu'elle ne se sent pas à la hauteur. Elle n'a jamais fait d'étude d'archi, elle n'y connait rien. Moi non plus et alors ? De plus elle me sort qu'elle n'a pas le temps de réfléchir parce qu'elle a un devoir pour son M1. Je lui réponds que je bosse, que l'autre en face elle travaille sur son projet perso et que c'est un peu facile tout ça. Elle m'explique qu'elle veut laisser tomber son master, elle a appelé son mère à laquelle elle a dit qu'elle était trop bête et qu'elle allait tout arrêter. "C'est vrai que t'es bête" lui a répondu sa mère. Je lève les sourcils et je lui dit que c'est sûr ça aide pas.
En fait, elle n'a plus de statut dans le groupe.

La brunette est hyper autoritaire, voire cassante même blessante. 
Elle veut tout contrôler. Il faut toujours qu'elle mette sa patte quelque part, tout ce qu'on fait n'est jamais assez bien. Il faut fignoler... ce qu'on fait les autres.
Elle ne fout rien. Elle est lente en plus.
En plus elle s'approprie le travail des autres. 
Elle ne tranche que si  ça l'avantage elle.
Elle a un statut d'architecte.

La néo-zélandaise est une fille sympa et saine. Bien sur il est clair qu'en fait on est en train de l'aider à monter son projet, mais bon ça je m'en fous. Elle est là pour apprendre, elle accepte de se tromper et est impliquée dans le projet, même si elle du mal à prendre les décisions importantes. 
Elle prend naturellement l'aspect communication sur l'expo.


Quatrième et dernière séance :
Comme notre groupe est très cohésif -et cela malgré le fait que notre intervenante nous ait demandé d'échanger nos coordonnées téléphoniques- chacun a amené du papier couleur ce matin. Sauf la brunette.
Moi j'ai amené du prune et du rose poudré.
La néo-zélandaise a apporté du marron et du gris beige.
La blondinette du papier kraft (qu'on utilise pour donner un aspect 'parquet' dans les maquettes) et du noir pour notre "auditorium".
Je sirote tranquillement mon café. 
Rien ne se passe. Rien ne se dit.
Ah si la blondinette m'informe qu'elle a pris RDV avec sa psy.
Alors je me lance : "bon, c'est la dernière ligne droite, il serait sans doute temps d'avancer. Alors toi et toi, vous décider une bonne fois pour toute dans quel ordre on place les oeuvres. Toi tu me fais 3 cloisons principales afin de séparer la "salle" selon nos 3 thèmes et moi je colle le papier pour les couleurs."
Aussitôt dit aussitôt fait, j'attrape la maquette, découpe le papier. La blondinette coupe les cloisons. Les deux autres minettes tergiversent "ah ben cette oeuvre là en fait on ne devrait pas la mettre dans cette partie".
"ah non" dis je "c'est trop tard pour tout changer. On reste sur nos positions et on se contente de décider de l'ordre. Une fois que vous avez décidé, on place nos miniatures dans la maquettes, on voit comment on les situe les unes par rapport aux autres et ça décidera de s'il faut ajouter des cloisons de sous parties supplémentaires".
Je décrète que je suis scénographe de l'expo et que j'ai le dernier regard.
J'ai cru que la brunette allait m'arracher les yeux.
Elle a faillit dire un truc, mais mon regard l'a arrêté. Je l'attendais au tournant, elle a vu je crois que j'allais lui dire ses 4 vérités et que ça allait faire mal. 

On a bossé comme des malades. 
La brunette a mis sa patte dans les finitions, elle aime que tout soit nickel, parfait. Sauf sur ce qu'elle fait elle.
Elle monte une cloison, colle du papier dessus de travers, mais là ne rectifie pas. Du coup c'est le seul mur de l'expo qui est mal recouvert !
La blondinette est perdue, ça va trop vite pour elle. 
Elle ne participe à aucune prise de décision, ne donne son avis sur rien. Elle se contente de découper des "banquettes" dans le carton plume et encore pas à la bonne échelle.
La néo-zélandaise a fait un boulot d'enfer chez elle, elle a préparé un carton d'invitation pour l'expo avec texte, date, lieu... 
Je prépare le devant de l'expo : je mets en avant les couleurs de l'expo, je colle les titres.
"Tu ne nous a pas demandé notre avis" tonne la brunette. "Non, on n'a plus le temps. Si ça ne vous plait pas, trouvez autre chose et on décolle".
Le blem c'est que les 2 autres on trouvé ça super.
La blondinette fait du découpage des miniatures des oeuvres.
Puis je place les miniatures sur le "sol" de la maquette et avec la néo-zélandaise on décide de l'ordre final et s'il faut ajouter ou non des cloisons, pendant quela brunette remet de la colle parce que ce n'est pas "parfait" !
Hop une là, hop une là bas. Hop l'oeuvre maîtresse bien placée, hop les tableaux d'appel visibles dès l'entrée, hop on encadre, hop on colle, hop qu'on a fini dans les temps. Et même qu'on a complètement fini.
On est des bêtes.

Allez je suis sympa je vous joins des photos de la maquette. 
Le petit bonhomme, en fait le vigile de l'entrée de l'expo est de moi, il permet de situer la hauteur des murs et le placement des oeuvres.















En fait on a bien défendu notre projet. A part l'éclairage qu'on ne peut prévoir à partir d'une maquette n'a pas été totalement envisagé. La puissance si, l'axe aussi, mais il n'a pas été placé.

L'intervenant m'avait demandé de préparer un petit topo sur les couleurs et leur rôle. Comme la psychologie des couleurs n'est pas développée, j'ai fourni à chacune ce que j'ai pu trouvé.

j'en parlerais à l'occasion parce que c'est intéressant et j'y ajouterais une approche sur l'aspect commercial, car l'effet des couleurs est surtout utilisé en marketing. Mais comme je disais, après tout, une expo c'est du commercial, on vend son idée à un public qui doit venir consommer pour que ce soit rentable.

L'intervenante nous a fait un résumé des groupes. Elle a bien senti que dans le notre, la cohésion n'était pas notre fort et que les personnalités n'avaient pas été faciles à gérer. Et aussi que les rôles c'étaient modifiés. Mais elle était plutôt contente de la façon dont avait géré ça, d'autant que dans la vie, monter une expo nécessite de ménager les susceptibilités des uns et des autres (conservateur, commissaire d'expo, scénographe, architectes, ateliers.... ).

J'ai beaucoup appris (pas sur mon caractère lol) sur comment monter une expo. 
Il y a des points de vue que je n'avais pas perçu.
C'est vrai que ça modifie beaucoup le regard et qu'on se pose beaucoup plus de questions sur la mise en ambiance des oeuvres.
Et pour finir, une présentation de notre intervenante :
Ilinca Gheroghiu est principalement metteure en scène, scénographe.
Comment vous la situer ? C'est le style Bettencourt mais du haut d'un 1m65. Un look un peu extravagant, mais très classe. Elle parle plusieurs langues couramment. Un accent qui lui donne un côté un peu snob. Mais en fait, elle est très abordable, écoute beaucoup et donne dans la critique constructive. Elle est polie,  très cultivée, branchée musique, souriante, préoccupée par le bien-être de ses participants. Et autoritaire : par exemple elle ne supporte pas les groupes scolaires qui parlent fort dans les salles et les ados, comme les enseignants, se font remettre à leur place quant à leur savoir vivre dans un musée !
Franchement, elle est super, j'ai beaucoup apprécié son approche où aucune question n'est injustifiée, le contenu de la formation est riche et plein d'anecdotes croustillantes sur le Louvre ou certains acteurs ! Elle sait faire profiter les "étudiants" de ses connaissances du personnel du Louvre pour nous faire rencontrer des intervenants intéressants.
Voici son CV ICI


2 commentaires:

  1. Je n'ai toujours pas bien compris pourquoi tu avais eu l'idée de faire ce "stage". Mais effectivement c'était interessant. Par contre je viens de réaliser en te lisant que je conserve une peur panique de l'exercice "maquette". Quand à la gestion des individualités dans un groupe surtout créé de toute pièce pour une courte période: c'est forcément délicat.

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  2. La mise en scène ce n'est que de la psychologie appliquée ! Tu réinterprètes des oeuvres choisies pour que le public comprenne à la fois les oeuvres et le point de vue du commissaire de l'expo sur ces oeuvres.

    Je me suis éclatée à faire la maquette, mais je n'ai pas eu beaucoup de temps, nous étions super à la bourre du fait de notre manque de cohésion.

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