mercredi 2 février 2011

Comment les psys gèrent leur souffrance

Je reprends le titre d'un article paru dans la Figaro.
Article sur lequel j'avais envie de revenir avec mon regard personnel.

Il s'agissait dans cet article de montrer que le "psy" (sans précision duquel) est humain et que parfois il souffre de troubles semblables à ceux de ses patients.

Ca m'a laissé un peu pantoise.
Mon expérience de la fac de psychologie remonte à quelques années et j'avais pu à l'époque rencontrer, regarder et observer certains des futurs psychologues.

Il est vrai que je pense que 25 % des étudiants en psychologie arrivent là parce qu'ils ne savent pas quoi faire.
Doués en rien, mais pas trop nuls en tout, le droit c'est pas leur truc (trop carré), médecine n'en parlons pas (trop difficile et de toute façon pas de bac S), les langues étrangères (Ok mais bon les postes qui payent bien sont rares).... alors il ne reste que la psycho.
Ceux là, en général, fournissaient la majorité du lot des étudiants qui ne finissaient pas leur première année et qui nous permettait -enfin- d'avoir de la place en amphi.
Depuis la réforme a changé tout ça, puisque nous nous étions spécialisés dès la première année alors que maintenant le L1 et L2 (années de licence 1 et licence 2 équivalentes à l'ex DEUG) sont deux années généralistes pour toutes les sciences humaines.
Mais bon de toute façon ensuite ça épure grave, puisque dans une université donnée, de 1000 en amphi on se retrouve en master 2 (ex DEA ou DESS) à 3 classes de 15... Les moins motivés et les moins doués aux études sont déjà loin.

En seconde année on perdait encore 25 % de l'effectif. 
"De mon temps" (lol lol), le premier cours magistral était clair : "beaucoup d'entre vous viennent en espérant régler leurs problèmes personnels sur les bancs notre université. Soyons clairs, si vous êtes venus pour cela, vous ne serez plus là dans deux ans. Vous n'aurez rien réglé, voire même vous irez encore moins bien et vous aurez perdu votre temps".
Et c'était vrai.

Oh j'en ai vu des nanas (beaucoup de filles en psycho)  victimes de traumas divers (incestes, viols, parents perdus tôt, nanas sans estime d'elles-mêmes....), effondrées au milieu du cours. Certaines déjà en analyse ou en thérapie, certaines se précipitant au BAPU (le service psy des étudiants) pour expliquer tout ça.
Car en psychologie, on aborde tous les traumas sans se demander si dans parmi les étudiants ça va choquer, géner ou faire remonter quelque chose. Certain(e)s étaient outré(e)s qu'on parle sans ambiguité de la mort ou de la pédophilie et s'en prenaient au prof pour son manque de tact !
D'autant qu'au cours des deux premières années, au fur et à mesure qu'on étudie les troubles du comportements et les maladies mentales et qu'on essaient sur nous mêmes les tests de psycho, on finit par se trouver tous les symptômes. Un jour on est schizo, le lendemain psychopathe, le surlendemain personnalité dépendante, le jeudi on est narcissique et on finit la semaine bon pour l'asile. Et comme on parle de libido et de sexualité toute la journée, les futurs psys sont de grands déviants...

Contre toute attente, au fur et à mesure de l'avancée dans les années d'études, j'ai croisé peu de personnes qui n'avaient pas réglées leurs problématiques.

Le plus dur restait à faire : mettre de la distance avec la problématique du patient.

Car si le patient nous touche, parce qu'il nous renvoit à quelque chose de vécu ou parce qu'on a envie de lui "donner une chance", il n'empêche que c'est sa vie à lui pas la nôtre.

Et lorsque je lit l'article du Figaro, je suis étonnée. Je n'ai jamais rencontré de patients qui ait eu l'impression que je ne comprenais pas leur souffrance ou qui pensait que je n'avais pas souffert. 
Les patients, même s'ils me prennent pour Dieu (LOL !), savent que je suis avant tout un être humain.
Des fois je suis malade, des fois il arrive des trucs difficiles, des fois je m'ennuie... 
Mais je n'étale pas ma vie, j'ai acquis la capacité à gérer la souffrance différemment puisque je peux faire la part de choses entre le fantasme et la réalité. Et j'ai appris que ce n'est pas parce que moi j'ai un problème que mon patient (ou les autres en général) doivent le vivre par procuration. Ils ont assez de leurs problémes ou problématiques.

Je croies aussi que je discute beaucoup avec mes patients. Lorsque la fin de la séance est arrivée, je ne les pousse pas dehors. Pendant que nous reprenons RDV, nous discutons du temps, des vacances à venir, des diffcultés à trouver un bon plombier... Bref, mes patients savent que je suis un individu normal et que pendant la séance ils peuvent ne penser qu'à eux car je ne suis concentrée que sur eux.

M'est-il arrivée de me sentir affectée par la souffrance d'un patient ? oui et non.
Oui, parce que je suis capable de me dire que ce patient à beaucoup souffert et qu'il existe toujours un horrible pour surpasser l'horrible précédent.
Oui, parce que ce que disent de leur vécu certains patients est -justement- horrible et que je suis épuisée à la fin de séance. Car l'empathie à cela de catastrophique, c'est qu'on est capable de visualiser et de ressentir pour l'autre. 
Et non, parce que toute la force de ma personnalité c'est de me dire que ce n'est pas moi qui ait vécu cela mais le patient.
Et lorsque mon patient pleure, c'est plutôt jouissif. "OUI" me dis-je "il avance ! Il pleure ici parce qu'il ne le fait pas ailleurs, il pleure devant quelqu'un, une émotion surgit, c'est génial !"
Ca m'aide à comprendre comment s'est construit son trauma, ça m'aide à comprendre comment je vais le "sortir" de là. 
Ca m'aide aussi à comprendre ce que je suis et où sont mes failles. Mais parfois ça ne m'aide en rien car je sais que ça ne peut pas / plus m'arriver, en tout cas pas comme cela. Mais dans tous les cas ça me rend plus forte dans ma construction et plus efficace dans ma profession.
Je suis concernée pour mon patient, mais je ne suis pas concernée par lui.

Un patient m'a dit un jour "votre métier est difficile, vous n'entendez que de la souffrance toute la journée".
Certes, mais ce n'est pas la mienne ! Et puis ce que le patient considère comme souffrance pour lui, n'en n'est pas obligatoirement une pour moi. Chaque patient pense que son problème est compliqué, insoluble, destructeur. Ce que je respecte pleinement, après tout chacun sa perception. Parfois la solution est simple, mais ces patients ne peuvent voir la sortie du fait de leurs blocages, de leur éducation déficiente ou traumatisante... La souffrance des uns n'est pas la souffrance des autres.
C'est juste une interrogation. Et c'est aussi ce qui permet de rester professionnelle et de ne pas s'impliquer, ce qui pousserait le patient à renforcer son mal-être (comme le font parfois des amis qui vous racontent que eux aussi... ou que "oui, c'est dégueu"... ça aide super à s'en sortir...).

Je crois que les psys en voyant, écoutant, lisant la souffrance de l'autre, ne souffrent pas d'y être confrontés. Le "bon" psy a mis de la distance avec tout cela.
Je pense par contre que les psys souffrent de voir ce qu'est réellement l'humain et de quoi il est capable.

Les psys "fragiles" le sont soit en début de carrière, soit ne resteront pas psys. 
Comme un conseiller matrimonial qui serait divorcé, un psy qui ne connait pas son propre fonctionnement et qui n'a pas réglé ses problématiques ne peut pas être un bon psy. 






14 commentaires:

  1. Ça c'est sympa de me rassurer :)
    Moi qui ai toujours peur pour mon psy quand je lui raconte ma vie !

    Sinon moi qui pensais ne jamais m'entendre avec UNE psy à cause d'une psy-chiatre (je mélangeais les torchons et les serviettes) consultée en fac justement, je me dis qu'avec quelqu'un comme vous ça se serait peut-être super bien passé !
    Ou alors entre temps j'ai réglé mon problème avec les femmes en général ? J'en doute mais bon...

    Stéphanie

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  2. Je pense également qu'un psy qui exerce depuis un certain temps a réglé ses problèmes et se doit de garder ses distances et ne peut se permettre de s'impliquer, car il sait que cela ne peut être que néfaste pour le patient. Et son métier c'est quand même d'aider ses patients à s'en sortir et non de les enfoncer. Mais attention à certains psy, qui se veulent tellement neutre, de ne pas donner l'impression d'être indifférent, insensible et parfois même inhumain...
    Mais cette croyance du psy en souffrance doit être dû justement au fantasme du psy vicieux et dérangé que l'on a retrouvé à de nombreuses reprises au cinema.

    Et justement à propos de fantasme, vous écrivez : j'ai acquis la capacité à gérer la souffrance différemment puisque je peux faire la part des choses entre le fantasme et la réalité.
    Vous faites comment ? Ne pourrait-on pas avoir la recette, svp ? Merci d'avance.

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  3. Vous dites : "Je pense par contre que les psys souffrent de voir ce qu'est réellement l'humain et de quoi il est capable."
    Peut-être serait-il intéressant d'approfondir...

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  4. Lea : la recette est simple. Il faut absolument faire la part des choses entre ce qu'on ressent uniquement par égoïsme. Prenons un exemple "classique". Dans le cas d'un décès, les gens pleurent. Pourquoi pleurent-ils ? Pour le défunt ? Mais il s'en fout il est mort. Pour eux donc. Il pleure quoi ? Leur peur de se retrouver seuls, de ne pas y arriver, de ne plus voir l'autre... Bref, c'est une vision égocentré. Or on va vous dire qu'il est normal de pleurer les morts, mais cela ne relève pas de la réalité. Les vivants pleurent les vivants. C'est la différence entre le fantasme (pleurer les morts) et la réalité (pleurer les vivants). C'est un exemple extrême, mais dans la vie il y a plein de situation comme cela où les gens n'acceptent pas de regarder la réalité.

    Anonyme : Prenez un pseudo où la prochaine fois votre com n'apparaitra pas. Pour répondre simplement, les psys ne voient que des victimes. Il y a quasi autant d'agresseurs de que victimes et parfois les victimes sont les agresseurs d'autres personnes. Ce qui fait que les psys voient le monde tel qu'il est, absolument pas rose, pas noir non plus, mais avec une sacrée quantité de gris.

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  5. Désolé, mais pour moi ce n'est pas très clair. Ce que vous dites signifie que quand on pleure pour soi, on est dans le domaine du fantasme et non de la réalité ? Pourtant quand l'on perd un proche, notre tristesse est réelle, le manque également. Je suis d'accord que l'on pleure pour soi-même, mais est-ce que c'est pour autant du fantasme ? Est-ce parce que, dans ce cas-là, on anticipe en fait nos souffrances ? Pourtant elles sont bien réelles...
    J'avoue ne pas bien comprendre l'exemple "classique" que vous avez utilisé. Mais je ne suis pas psy et n'ai jamais fait d'étude de psycho, j'essaye juste de comprendre avec mes capacités à priori assez limitées.
    Si pleurer est du domaine du fantasme en cas de la perte d'un être cher, quel est alors le comportement cadrant avec la réalité dans ce cas-là ?

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  6. Bravo pour cette très juste vision du psychologue, tant au niveau de la fac que de la pratique professionnelle !

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  7. Je rebondis juste sur le dernier commentaire :
    Je pense qu'en raison de ce que tu expliques, tu vois le monde plus sombre qu'il n'est dans la réalité (je ne dis pas que le monde est tout rose, attention !).
    J'imagine que c'est le cas de la plupart des psys mais en l'occurrence, c'est ma vision de toi (bon, d'accord je n'en connais pas d'autres donc c'est limité pour un échantillon Sofres...)

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  8. Nakito : oui mais j'ai une double vision du monde celle du psy et celle du criminologue. Ca n'aide pas à voir le monde rose. Beaucoup de familles de victimes de crimes par exemple disent "je n'aurai jamais pensé que le monde puisse être aussi noir". Personne n'est concerné par ce qui se dit aux infos, c'est pour les autres (comme le psy avec son patient en fait), tout parait toujours lointain, flou, inatteignable. Pourtant des fois ça se passe chez le voisin, mais ça c'est inenvisageable.

    Lea : J'ai utilisé le mot fantasme pour ne pas avoir recours à un jargon psy. il faudrait parler plutôt de "distortion cognitive".
    Faut arrêter de se dévaloriser ainsi Léa ! Pleurer n'est pas une distortion, car on pleure pour de vrai. La distortion c'est de croire qu'on pleure le défunt (distortion) alors qu'en fait on se pleure Soi (réalité). On se dit "que vais je devenir sans lui ?"... C'est une réaction très immature dans le fond, car c'est l'enfant qui a peur de se retrouver seul, incapable de se débrouiller. Pourquoi anticiper des souffrances puisqu'on ne peut savoir quelles elles vont être ? on peut anticiper des problèmes (les finances, les enfants, le logement...). Je ne dis pas qu'il ne faut pas pleurer, il n'y a pas de bon ou de mauvais comportement, je dis juste qu'il faut savoir pourquoi on le fait et lorsqu'on sait pourquoi on le fait, on le fait en toute connaissance de cause. On n'est plus alors dans une distortion cognitive et on accepte l'idée qu'on est triste de Soi et pas du décès de l'autre.
    Se morfondre (distortion) a t il jamais résolu un problème (sans lui je ne vais pas m'en sortir)? C'est la réflexion en utilisant toutes les pistes de la réalité qui mène à des résolutions (il existe des solutions que je peux mettre en place seul, il le faisait bien lui).

    Ce n'est que de la thérapie cognitivo-comportementale.

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  9. Merci pour votre réponse, maintenant je comprends. Mais ma question portait vraiment sur le fantasme et non la distortion. Je comprends parfaitement le concept de distortion et suis tout à fait d'accord avec vos propos. Mais dans votre article vous parliez de faire la différence entre fantasme et réalité, d'où ma question. Mais j'arrête mes commentaires à ce sujet car ce n'est pas un forum à la base mais là comme ca, c'est en train de le devenir. Désolé.

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  10. Lea : j'essaie de faire simple parce que si je commence à étaler les concepts psys, bien que cela soit intéressant, ça va vite devenir barbant.
    Ce n'est certes pas un forum ici, mais la notion de commentaires permet parfaitement de dialoguer, pourquoi s'en priver ? C'est plutôt agréable non ?

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  11. C'est très agréable effectivement et intéressant aussi. Mais comme je n’ai pas encore l’habitude de votre blog, je ne voulais pas me comporter de façon inappropriée. Mais si vous dites que ça ne vous dérange pas, alors…

    J’essaye d’approfondir, à titre personnel, mes connaissances en psychologie et je me permets de vous poser une dernière question. Si vous aviez à conseiller un livre expliquant les principes de bases de la psychologie (à un niveau universitaire, peut-être un livre de 1ère année de fac, je veux dire : pas un livre de vulgarisation, même si je n’ai rien contre mais ce n’est pas ce que je recherche), lequel indiqueriez-vous, svp ? Pour quelqu’un ayant une grande soif de connaissances à ce sujet, n’ayant pas été comblée par des études en économie, et qui souhaiterait maintenant rattraper un peu son retard.

    Merci d’avance.
    Lea

    Je ne comprends pas, mon compte google ne fonctionne pas toujours, alors j'envoie ce commentaire en anonyme.

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  12. Lea : pas de problème si vous (tu ?) signez à la fin du com.
    Alors un livre : le plus basique reste un manuel de psycho : http://www.amazon.fr/Manuel-psychologie-psychopathologie-clinique-g%C3%A9n%C3%A9rale/dp/229404956X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1296997582&sr=1-1

    Les bouquins de psycho sont toujours chers !
    Pour ceux qui veulent lire Freud, n'achetez pas ses livres, sachez qu'on les trouve gratuitement sur le net au format .pdf ou .epub.

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  13. depuis plusieurs années je veux devenir psy , je passe en terminale ES avec des résultats très corrects et ensuite je pars débuter les études de psycho a Caen. Je suis ENORMEMENT passionné par tout cela, même pendant les vacances j'étudie des cours de psycho que je trouve sur internet ou une amie qui est dans cette branche. Je suis abonné à un magazine de psychologie, toute les semaine j'chète des livres de psycho. Je ne suis pas une journée sans lire et apprendre de nouvelles choses sur tel ou tel comportement de l'être humain. Avez-vous de bons sites internet à me donner qui donnent de bons cours de psycho? merci d'avance.

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  14. Non, il n'y a pas de bons sites de psycho. Il y a soit des psycho de spécialistes soit des sites qui racontent un peu n'importe quoi. J'ai une idée du magazine que vous lisez, laissez tomber c'est vraiment de la psycho de comptoir (pire que ce blog lol).

    Je vous conseille par contre un site d'initiation à la psychiatrie : http://psychiatriinfirmiere.free.fr/infirmiere/formation.htm

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