lundi 7 février 2011

Petite histoire de psychologie - 2


Cette semaine, voici l'histoire proposée par Chucky




Le passé rattrape le présent…

« Ranges le cadavre Nate, bordel, combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? C’est fragile ces machins-là et les vers doivent encore attendre un petit bout de temps avant le festin. »

Nate était mon assistant, pas bien débrouillard il faut dire et surtout aucune minutie, si bien qu’il n’était pas rare que « mon cadavre » ait une partie manquante à l’arrivée. Ah oui, j’oubliais, je m’appelle Andy et je m’occupe de cadavres, ou plus conventionnellement je suis médecin légiste, entres autres, ce n’est pas l’entier de ma profession mais j’y consacre le plus de temps possible, il n’y a pas à dire, les morts sont bien plus parlants que les vivants. Je vois mon métier comme une énigme perpétuelle, au départ j’ai dans les bras un corps dont on doute des circonstances exactes du décès et à l’arrivée c’est à moi de trouver quel salaud ou quelle saloperie a été à l’origine de la mort.

Je ne voyais que très rarement la famille des proches de la personne décédée, question de pure décence, je ne me voyais pas aller prendre le thé tout en expliquant que suivant le schéma qu’avait emprunter la balle du fusil et en fonction du calibre, la paroi du cerveau avait probablement explosé bien avant que le type ne se rende compte que son assassin avait tiré. La thèse du suicide ? Ecarté. La balle avait été tiré à bout portant, facilement repérable, utilisation d’un gros calibre, arme probablement de tireur professionnel, l’homme savait parfaitement qu’en tirant à cet endroit il ne laissait aucune chance à sa victime. C’était ingénieux, très ingénieux. Le mobile ? Vengeance, œuvre d’un psychopathe, règlement de compte, autant d’hypothèses possibles mais ça, ça n’était plus mon job. Pourtant cette fois, la famille avait tenu à me rencontrer, malgré mon refus initial, la hiérarchie avait fait pression pour que je concède à m’entretenir avec eux, question de fric sûrement, au vu de leur Audi TT et de leurs boutons de manchettes griffés J-P Gautier ils devaient certainement être aisé.

« Bonjour monsieur Xander,  serait-il possible d’abuser de quelques minutes de votre temps ? »
Les règles de courtoisie m’emmerdaient au plus haut point, d’autant plus lorsque ces dernières étaient prononcées sous la cape de l’hypocrisie.
« Quelque chose me dit que vous connaissez la réponse. Que puis-je pour vous ? La livraison de chrysanthèmes n’est pas assurés par mes services.. »

Nate me lança un regard noir, mes sarcasmes avaient souvent attiré des ennuis à la boite mais mes compétences étaient suffisamment recherchées et rares pour que l’idée de me virer ne soit jamais émise. Je côtoyais chaque jour la mort, si bien que je n’avais plus d’appréhension face à cette dernière. Vous savez, lorsque les gens pleurent des personnes qui leur sont proches à la suite d’un décès, ou à l’enterrement, au cimetière, à l’Eglise, ce n’est pas vraiment parce qu’ils ressentent de la peine devant la disparition de leur très cher, mais bien davantage parce que cela les renvoi à leur propre mort. La fameuse petite voix qui leur insuffle que bientôt ça sera leur tour, que si ça se trouve ils seront les prochains sur la liste, que demain un connard d’automobiliste va les faucher durant leur jogging matinal, qu’une saloperie de cancer va faire de leur vie un enfer et une lente agonie s’en suivra, ou encore qu’un dérangé ira leur planter un couteau dans le cœur pendant la nuit. Les gens n’ont pas peur de la mort des autres, non, ce dont ils ont peur c’est de leur foutu mort, nous sommes des monstres d’égoïsme, les chrysanthèmes et autres fleurs funéraires qui ornent les tombes c’est surtout parce que nous même nous aimerions que les gens se souviennent de nous lorsque notre tour viendra. J’ai longtemps cru pouvoir combattre ou défier la mort, à ma façon, depuis le décès de ma femme –un gars qui perd le contrôle de sa voiture, défaillance des freins, et qui percute sa voiture, l’accident con par excellence- j’ai eu une période de dépression où j’ai été amené à rencontrer quelques psychologues et psychiatres. Après avoir testé la méditation, les thérapies d’aide ou deuil, les groupes de paroles, les diverses associations, l’exploration de l’Inconscient –je n’ai toujours pas vu le rapport entre mon complexe d’Œdipe et le fait que j’ai des envies suicidaires associées à la perte de ma moitié-  puis les divers médicaments, les antidépresseurs, les anxiolytiques, les somnifères, Xanax, Temesta, Lexomil, Proxac, Stilnox… J’en ai testé une sacré pelletée et après avoir eu la bouche pâteuse, avoir été légumisé , déclaré inapte au travail et avoir eu la capacité de réaction d’une mouche écrasée : j’ai tout arrêté.  Je suis retournée au travail, j’ai découpé des corps en écoutant AC/DC en fond sonore et depuis, je ne me suis jamais senti aussi bien. La mort ne me fait pas peur, ma mort ne me fait pas peur.

« Eh bien.. Gary avait laissé une lettre que nous avons retrouvé en rangeant ces affaires et.. il se trouve.. qu’il a été responsable d’un accident de voiture il y a six ans de cela, sur une certaine Lydia Xander.. où il explique qu’il a prit la fuite après l’avoir percuté par accident. J’ai pensé que vous aimeriez le savoir. »


Copyright Chucky, pas de reproduction sans autorisation de l'auteur

 

7 commentaires:

  1. Oui, d'une manière ou d'une autre, on est toujours rattrapé par ce que l'on essaye d'oublier...

    Je trouve cette histoire très bien racontée, j'aime le ton utilisé. Et j'ai ressenti comme une chape de plomb qui s'abattait sur moi après avoir lu la chute. Donc bravo.

    RépondreSupprimer
  2. Belle histoire, j'aime beaucoup. elle me rappelle les romans de "fredric brown" que j'ai beaucoup lu à une époque. Bravo à toi Chucky

    RépondreSupprimer
  3. J'adresse un grand et sincère bravo à l'auteur de ce récit.
    C'est très joliment écrit, bien narré, et malgré la contrainte du format, il y a une vrai anecdote avec un épilogue tout en conservant un texte riche en détails.

    Chapeau bas.

    RépondreSupprimer
  4. Ironique et drôle. J'adore! ^^

    RépondreSupprimer
  5. C'est gentil de m'avoir "publié" et merci aux personnes des commentaires ci-dessus, ça fait plaisir (c'est mon moral qui prends dix points de bonus héhé), en tout cas j'ai vraiment pris mon pied à écrire cette nouvelle, je voulais quelque chose qui soit à la fois léger mais avec un fond plus grave. Bref je n'étais pas franchement persuadée du rendu final mais si ça a plu à certains c'est l'essentiel :-)

    RépondreSupprimer
  6. Commentaire tardif : j'ai beaucoup aimé cette histoire. Chucky tu as un vrai talent d'écrivain. Du suspens, de la psycho, une chute imprévue. Tu en as beaucoup des comme cela ? Y'aurait de quoi écrire un recueil de nouvelles peut être...

    RépondreSupprimer
  7. Merci, même si parler de vrai talent est disproportionné, pour le recueil ce n'est pas demain la veille ^_^. J'aime beaucoup écrire, j'ai même commencé de nombreuses nouvelles mais je n'arrive pas à les terminer ou à leur trouver une chute convenable, du coup j'ai des bouts de scénario, des amorces d'histoires qui trainent dans des tiroirs mais rien de fini.

    RépondreSupprimer

Stats