lundi 14 février 2011

Petite histoire de psychologie - 3

Cette semaine le texte de Nakito 


Voilà déjà quelques longues minutes qu'elle s'impatiente, malhabile et mal assise sur ce siège plus "second choc pétrolier dans la Creuse" que "second empire". Fugacement, elle se demande comme on peut avoir un Divan comme emblème dans l'imaginaire populaire et des chaises aussi merdiques dans sa salle d'attente.

Mais peu importe son séant, sa tête résonne de son leitmotiv: Bien se tenir. Détendue mais pas trop décontractée, regard impassible. Impavide mais pas vide, attention. Avec tous ces psy qui s’enorgueillissent de pouvoir vous juger au premier coup d'œil, elle ne veut surtout pas paraître pour ce qu'elle n'est pas. Soit, le psy vous détaille de la tête au pied en une seconde avec beaucoup plus de classe qu'un parangon de beauf à la sortie du Macumba Night, mais le résultat est le même, vous êtes catalogué et le magnéto du discours formaté peut démarrer. Oui, vraiment comme la tchatche du dragueur du Macumba...

Mais à quoi ne doit-elle pas ressembler, au fait ?
Ah oui, à une fille facile. A « une petite pute » comme aimait s’emporter sa mère et son sens inné de la modération. A chaque fois que, plus jeune, elle voulait sortir avec les copines, elle avait droit à ce type de réflexion : « Ta jupe est tellement courte qu’on voit ton string par au-dessus et par en-dessous ! », ou alors «  habillée comme ça, tu va te faire de l’argent de poche ». C’est sur que sa mère, question distraction, elle n’a pas du en connaître des tonnes. Personnalité psychorigide momifiée dans son ersatz de tailleur chanel défraichi, s’était-elle au moins amusée dans sa jeunesse ? Dur à imaginer…
« Les seuls pas de danse qu’elle a du faire, ce devait être des patins aux pieds pour cirer le parquet » s’amuse-t-elle à penser. Et de laisser son esprit vagabonder quelques secondes en se demandant comment son père a bien pu s’enticher de cet être qui n’avait de femelle que l’instinct ménager. Son père qui lui a de la prestance, de l’assurance, un charme certain comme elle aime se l’entendre dire par ses amies. Son père qui…

Non ! Surtout pas ! Il faut qu’elle laisse son paternel de côté. Elle a failli oublier le conseil numéro un des copines : ne pas parler de son père en propos trop flatteurs. Sinon, elle va se faire refourguer illico un package d’Œdipe et traumatismes affiliés et la discussion n’ira pas plus loin. Comme le clame son amie Julie qui s’y connait puisqu’elle a du passé plus de temps sur le divan d’un psy que sur les bancs de l’école, « L’Œdipe, c’est le hard-discount de la psychologie. Quand tu n’as pas les moyens d’approfondir le menu, tu ressors forcément avec un petit complexe bon marché, qui rassasie tes angoisses sur l’instant mais ne t’élève guère vers la nourriture spirituelle ».
… D’un autre côté, elle a bon dos de dire ça, Julie, elle est orpheline.

Mais l’heure tourne, la trotteuse trotte et son moral fait des ruades à force d’anticiper la « discussion » à venir. Heureusement qu’il n’y a personne d’autre dans la salle d’attente parce que vu l’état de stress qui l’étreint, à deux dans cette antichambre ça tournerait vite à l’ultime valse de deux condamnés dans le couloir de la mort. D’ailleurs, elle s’interroge encore. C’est étrange que les patients ne se croisent jamais chez le psy. Pourtant, même chez le proctologue, l’attente n’est pas confidentielle… Serait-ce honteux de faire une analyse ? Tout le monde se vante d’aller chez son psy mais on se cache en partant comme en sortant d’un sex-shop avec un double dong gargantuesque.
Elle, elle ne se sent pas vraiment honteuse. En fait, elle se demande plutôt ce qu’elle fout là. Et comment l’inconnu derrière la porte, sous prétexte qu’il a lu Freud et Michel Onfray, va pouvoir l’aider à faire comprendre à son Jules de ne pas laisser trainer ses chaussettes sales partout. Parce que soyons clair, le point d’orgue de la prise de tronche conjugal tourne souvent autour du panier à linge.

Mais voilà, les copines s’en sont mêlées. Leur obstination a vouloir savoir de qu’il se passe dans la chambre à baiser de chacune, autant pendant l’ascension des rideaux que lors de la redescente en zone de turbulence, les a fait réagir à tort et à travers. Et donner une profusion de conseils. Alors bien sur, elle a laissé de côté l’idée de celle qui lui conseillait d’écrire au courrier des lecteurs de Femme Actuelle. Mais comme une majorité de ses amies s’allongeaient aussi souvent sur le divan que sur la banquette arrière au fond du parking du Macumba Night, ce qui n’est pas peu dire, est a fini par se sentir ridicule de ne pas utiliser elle aussi cette avancée de la science offerte à tous aujourd’hui.

Il n’y a toujours personne lorsqu’elle quitte la salle d’attente par la même porte que celle par laquelle elle était entrée. Le psy, elle ira peut-être un jour. Quand elle l’aura décidé elle-même. Quand elle en aura vraiment besoin.



Copyright Nakito - pas de reproduction sans autorisation de l'auteur

3 commentaires:

  1. Je m'insurge !!! LOL LOL LOL

    Ca reflète bien une réalité, on ne va pas chez le psy pour faire commes les autres ou parce que ça été conseillé par les autres.
    Le psy on y va parce qu'on en a envie et surtout parce qu'on est prêt(e).

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  2. J'ai adoré ! Bien mené et avec de l'humour, vraiment agréable à lire ! Bravo à l'auteur de la nouvelle !

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  3. J'aime bien l'humour du texte, bravo!

    j'ai croisé un patient comme moi qui s'était gouré d'heure (ou c'était moi chai pu) dans un cabinet de psy, et effectivement il vaut mieux être seul car je me suis surpris à penser "est ce qu'elle est plus barge que moi ou non?" :)

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