lundi 21 février 2011

Petite histoire de psychologie - 4

Cette semaine l'histoire de Cessy-Loup



Le rituel commence à devenir habituel. J'arrive toujours en avance. J'attends dans la salle d'attente aux magazines tous plus débiles les uns que les autres, heureusement que j'ai apporté un livre avec moi. Ça m'occupe en attendant.
Il vient me chercher. Je me lève. Nous nous serrons la main. Je le suis.
Nous pénétrons dans la salle exiguë qui lui sert de cabinet. Il s'assoit dans un fauteuil massif. Il y en a deux autres en face de lui. Je choisis celui de gauche.

Je suis assise dans cet affreux fauteuil en faux cuir verdâtre mal assorti au mur de la petite pièce. Oh! Comme je les hais, ces horribles murs verts d'eau qui paraissent rétrécir à mesure que s'égrainent les secondes paresseuses. Je les fixe un instant avec ostentation. De ma place j'ai au moins l'avantage de pouvoir regarder par la fenêtre, juste sur ma droite. Elle donne sur une ruelle déserte où seules des feuilles mortes se promènent; s'y ennuient des bâtiments grisâtres et un arbre rabougri déshabillé par l'hiver qui agite ses pauvres bras nus dans le vent.

Il est assis dans son volumineux siège vert. Il n'est ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Normal. Ces vêtements sont classiques, de couleurs sobres et repassés. Le bureau dans le coin de la pièce est rangé. Une étagère remplie de livres se dresse à sa droite. Un cabinet banal.
Le plus prégnant, ce sont ses lunettes. Des lunettes à grosses montures noires. Je ne sais pour quelle raison je les trouve remarquables ces lunettes.
J'évite de le regarder. Je ne sais pas pourquoi mais ça me dérange de le voir m'observer.
Il me pose une question et un bref instant les mots se bousculent dans ma tête pour être aussitôt obscurcis par un pathétique « je ne sais pas... » bredouillé tout bas. Je voudrais répondre mais je ne peux pas.
Un silence s'installe. Il s'étire et s'éternise. Il dure et je m'enlise.

Il ne dit rien.
Je me tais toujours.
J'aurai pu répondre. J'aurai dû le faire immédiatement car maintenant c'est trop tard. Les mots sont partis, ils ont quitté ma tête vide. C'est un combat silencieux que je livre, seule contre moi-même.
Et c'est comme si je me battais contre lui.
Je ne sais même pas vraiment pourquoi ni contre quoi je me bats.
Parler c'est juste trop dur et le silence me tient lieu de béquille. Il me tient compagnie. Il s'enracine en moi.
Je ne parle pas car je ne peux pas. Je le voudrais mais le silence a pris possession de moi et à remplacé mes pensées ténues et minées par son vide immense et lourd.
Je voudrais ne pas me trouver là. Mais en même temps personne ne me force à y être. J'ai choisis de venir de mon plein gré, en toute connaissance de cause. Cependant je n'avais pas imaginé que ça se passerait comme ça. Que je n'arriverais pas à parler.
Si encore c'était la première fois je pourrais me dire que c'est normal. Mais c'est la troisième fois que je viens là et les mots ne sortent toujours pas. Ils restent prisonniers dans ma tête, à un endroit où même moi je ne peux pas les voir. Je voudrais les attraper, les obliger à sortir mais je sais qu'aujourd'hui encore ils ne sortiront pas.
Alors dans mon for intérieur, je me dis : « la prochaine fois je parlerai ». Je me le promets, ce qui est bête car je ne sais pas si j'y arriverai.


Copyright Cessy-Loup - Pas de publication et reproduction sans l'autorisation de l'auteur. 


4 commentaires:

  1. il est très fort ce texte, très vrai. j'ai ressenti cela aussi. c'est très bien exprimé.. bravo

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  2. Oui, c'est trés vrai et trés bien raconté. J'ai pu aussi me reconnaitre dans ce texte, les mots justes ont été trouvés pour décrire cette situation assez dérangeante quand on la vit. Et le pire est que ça peut également durer des mois...

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  3. Poignant! et très bien écrit!

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