lundi 11 avril 2011

Histoire de tabou - 2

Aujourd'hui l'histoire de Naelle.
Naelle n'est pas une "petite nouvelle" qui arrive sur ce blog juste pour ce sujet et qui ne reviendra pas. Elle fait partie des commentatrices habituelles de ce blog, mais pour des raisons perso elle préfère qu'on ne fasse pas le lien avec elle. Vous pouvez donc lui laisser vos commentaires, ils seront lus.


- Et toi, tu as déjà fait des trucs sexuels avec un garçon ?


J'ai 14 ans.
Personne ne m'avait encore posé la question.
Au collège, on est tous plus ou moins puceaux.

Je baisse les yeux, je sens mon visage qui devient chaud.
Ma nouvelle amie me regarde bizarrement.

- Olaaa excuse-moi je voulais pas te mettre mal à l'aise, t'es pas obligée de me le dire hein ! J'comprends, c'est intime ... hey, ça va ?

Silence.
Qu'est-ce qui m'arrive ?
Je ne sais plus quoi dire, je suis toute rouge et je n'arrive même pas à rire de la situation.

Ca faisait plusieurs minutes qu'elle était en train de me raconter ses petites aventures du week-end avec son nouveau copain "trop mignon trop bien foutu et expérimenté en plus".
J'aurais du me douter qu'elle allait me retourner la question.
J'aurais du répondre non, simplement.
Pourquoi je ne l'ai pas fait ?



J'ai 14 ans.
Avant j'étais drôle.
La première à faire des blagues cochonnes pendant la récré c'était moi.

Ma meilleure amie m'adorait.
J'entendais son rire tout le temps, fort et éclatant.
Au collège, et même le soir au téléphone. Elle aimait bien m'avoir au téléphone.

J'étais Naelle le clown.
Naelle, celle qui fait rire tout le monde.
Beaucoup d'amis, des bonnes notes, sage et gentille.

Et puis il y a eu les grandes vacances.

A la rentrée, ma meilleure amie était trop contente de me revoir :

"Putain c'était trop long 2 mois sans toi, j'ai cru que j'allais mourir d'ennui avec mes vieux ! Tu me racontes une blague cochonne ? Allez steuplait ! Celle sur le zoophile ! Bah pourquoi tu veux pas ? ..."

"Naelle tu viens on va faire un scandale au Mcdo ? Non ? ... Pfff, t'es pu drôle ... t'as changé ..."

"T'as l'air triste, qu'est-ce qui va pas ? Rien ? Bah alors pourquoi t'es comme ça ?"

" ... T'étais mieux avant ..."


Elle a trouvé une autre meilleure amie.
Une plus drôle.
J'ai rien dit.

Je restais seule, c'était pas grave.
D'façon j'avais rien à raconter.
Je m'isolais. Je me cachais. Des autres, de moi-même.
J'achetais des vêtements au rayon garçon, des vêtements amples, des gros pulls.
Les devoirs, je ne les faisais plus trop. A quoi ça sert ?
Les profs disaient que j'allais redoubler si je ne me ressaisissais pas.
Le matin j'avais beaucoup de mal à me lever.
Le soir dans mon lit je pleurais.

Je pleurais, sans savoir pourquoi.
Je me disais "c'est normal ... le blues de l'adolescence ... on y passe tous ... ça passera ... ça va passer ..."

Oui.
"C'est normal".
Tout va bien.
Je suis une adolescente sans histoire, je n'ai rien à raconter.



- Et toi, t'as déjà fait des trucs sexuels avec un garçon ?

Cette question, inatendue, de cette fille qui aimait bien être avec moi, qui était douce.
D'un coup c'est revenu.
J'avais oublié.

Oui. J'ai 13 ans. C'est en juillet, une nuit, il fait chaud. On est seuls dans la chambre. Maman est dans le salon avec le beau-père, endormis devant la télé. Mon grand-frère me masse le dos. Il me demande d'enlever mes vêtements au fur et à mesure, pour me faire un super massage de tout le corps. "Mets-toi sur le dos". Je somnole. J'adore les massages de mon frère, on en fait souvent.
Il descend ses mains de plus en plus bas. Trop bas. J'ai voulu qu'il arrête, il m'a dit "sshhhhhh". M'a appuyé sur le ventre pour que je reste allongée. J'ai eu un peu mal, et puis après c'était étrange.
Je suis retournée dans ma chambre, vite. Les mains qui tremblent. Mon petit frère dormait depuis longtemps, j'ai écouté son petit souffle paisible. J'ai fais bien attention de ne pas le réveiller.

Oui, j'ai déjà fait des trucs sexuels avec un garçon.
Mais pas n'importe quel garçon.
Et j'avais honte, tellement honte.

Et ce jour-là, j'ai compris.
Et je me suis sentie mieux.
Oui, beaucoup mieux.








Toute publication de ce texte est soumise à l'autorisation de l'auteure - copyright Naelle.

12 commentaires:

  1. Merci pour cette histoire; elle m'a serré le coeur. C'est vrai que l'inceste dans les fratrie est tellement tabou qu'il est si difficile d'en parler. Et la victime se trouve plus encore qu'avec un parent selon moi prise dans un conflit de loyauté entre l'amour que l'on porte à son frère ou sa soeur et la violence de ses actes.

    Kirikou

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  2. C'est un tabou, un vrai tabou et un tabou dérangeant... L'inceste dans la fratrie a toujours existé et malheureusement existera toujours mais quelque part ça dérange et je dois reconnaitre que ça me dérange. Cette histoire m'a touché, vraiment, ça ne peux pas me laisser indifférente, impossible, mais elle me met mal à l'aise. Peut-être parce que je sais que ça pourrait arriver à n'importe qui, on peut difficilement se défendre contre ça en fait. Pourquoi on se défendrait d'abord ? On est avec une personne que l'on aime et en qui l'on a confiance... Et j'imagine tout à fait que le temps de réaliser ce qui s'est réellement passé, il peut s'écouler vraiment longtemps voire plusieurs années.
    C'est une histoire qui fait réfléchir, qui donne envie de réconforter la personne concernée et de lui dire qu'elle ne doit pas avoir honte, surtout pas. Même si c'est peut-être plus facile à dire qu'à faire. Mais la fin se termine avec un message d'espoir... Comprendre c'est pardonner et se pardonner.

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  3. La fin me laisse une sensation étrange.
    L'inceste est un sujet qu'il est difficile d'aborder, trop tabou, pourtant les conséquences sur les personnes qui en sont victimes sont désastreuses.. souvent d'ailleurs il se passe de nombreuses années avant qu'elle ne parle, et bien souvent elle n'est pas prise au sérieux.
    Merci à l'auteur de ce texte.

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  4. Je trouve ce texte terriblement bien écrit. C'est incroyable toutes les émotions que l'auteur arrive à transmettre à travers ses mots. Je me suis senti comme happé par ce texte et le malheur de cette jeune fille.
    Cette histoire est vraiment terrible cette jeune fille semble avoir une grande confiance et un grand amour pour son frère et pourtant celui-ci vient en quelque sorte la trahir d'une manière grave.

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  5. Dans ce cas-là, je (me) pose une question : Est-ce qu'il y a eu à postériori une discussion avec le frère en question sur ce qui s'est passé ? Peut-être n'a-t-il lui même pas eu vraiment l'impression d'abuser de sa soeur ?

    Il me semble que les premières expériences sexuelles entre fratrie ou avec cousin & cousine sont monnaie courante. Et dans de nombreux cas, c'est de l'inceste mais pas du viol, juste un concours de circonstance aidant au passage à l'acte. Dans ce cas-là, l'abus est selon moi avéré lorsque l'ainé(e) et bien plus agé(e) que le cadet (15 ans et 12 ans par exemple).
    D'ailleurs, dans le texte, l'âge du frère n'est pas mentionné.

    C'est juste une question, loin de moi l'idée de nier le traumatisme.

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  6. Je ne peux répondre à la place de l'auteure.
    Sur l'inceste, en fait cela n'existe pas en loi française. on parle d'agression sexuelle par ascendant légitime naturel ou adoptif ou par toute personne ayant autorité sur la victime. Donc le frère aussi et quelque soit l'âge de l'agresseur.

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  7. Pour répondre aux questions (pardon je mets du temps c'est pas évident) :

    Le frère vient d'avoir 16 ans. Jamais eu de discussion sur le sujet entre le frère et la soeur après, c'est tabou. La soeur n'ose pas mettre des mots sur ce qui s'est passé. Et le plus dur c'est peut-être de mettre fin à tout ça, de dire stop aux massages, je crois. Mais il me semble que le frère s'en ai voulu plus tard, donc qu'il a eu conscience d'avoir mal agit parfois.
    Et je n'ai jamais osé mettre le mot viol, j'ai longtemps pensé à inceste. C'est en écrivant ce texte je crois que j'ai réalisé que j'ai vraiment essayé de dire non, que j'ai dit non mais c'est allé trop vite. Mon psy ne m'a pas contredit, bon ... mais j'ai du mal à valider ça, j'ai longtemps pensé que c'était rien (c'était y'a 10 ans).

    Je pense que c'est surtout la faute de la mère, qui ne surveille absolument pas la situation. Qui laisse faire et qui encourage peut-être un peu d'ailleurs.

    Et merci pour tous vos commentaires, ça fait beaucoup réfléchir. C'est un souvenir assez dur à raconter. Chucky, oui c'est vrai, c'est horrible de n'être pas prise au sérieux, parce que la douleur est réelle, et on met longtemps à en parler et à comprendre.

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  8. Je ne pense pas que c'est bien, sinon j'ai pas le droit de juger. Qu'est-ce que je peux dire que bon, ça a existé toujours, et même les rois, surtout français, faisaient inceste. Déjà c'est passé et tu ne peux rien changer. Donc,je ne suis pas un expert et je sais pas quoi te conseiller...

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  9. Proof : c'est super de venir commenter et en français ! Merci pour l'effort et la qualité.

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  10. bonjour ,c 'est quasiment mon histoire que j'ai lue ,sauf que mon frère etait moins autoritaire et donc j'ai eu l'occasion de me dégager de son emprise...malheureusement les dégats psychiques eux ,je n'ai pas pu les éviter .J'ai refoulé pendant 14 ans (j'avais 9 ans lui 18) .Une lettre m'a déjà bien libérée mais je ne lui ai pas envoyée. puis ,7 ans après ma prise de conscience ,j'ai enfin décidé d'expliquer à mon frère la raison pour laquelle j'évitais de le voir. J'ai pu lui dire en face ce que je lui reprochais, à trente ans enfin j'ai pu me confronter à cette épreuve qui m'avait parue si terrible. Je me suis libérée de ce fardeau et même s'il reste très difficile de vivre avec "çà" ,j'essaye d'avancer et d'etre heureuse. C'est très dur à vivre dans le cadre de la famille, d'autant plus si c'est banalisé ou occulté ,la confiance est une chose qui devient très difficile à accorder, mais je sais où je vais et je sais ce que je veux ,et surtout ce que je ne veux pas ,je me protège beaucoup parce que je sais que je suis fragile. J'essaie de trouver des solutions pour arriver à vivre sans trop souffrir :) . Bon courage Naelle ,je te soutiens de tout mon coeur

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    1. Merci Lili ! Tu as fait une therapie ? Je sais qu'aujourd'hui je vis tres bien avec ce souvenir, grace au psy et a mon travail pendant 3 ans, j'ai pris conscience de tous les disfonctionnements de ma famille, et je n'ai plus besoin d'en parler, d'en souffrir, je vois toujours mon frere meme si on en a jamais parle (avec un accent sur le E), je ne me sens pas fachee. Le probleme principal c'est ma mere. Ce que je veux dire c'est qu'il est possible d'aller parfaitement bien, de minimiser les degats en faisant le point. Je n'ai finalement souffert de ce secret 'que' pendant dix ans, et maintenant j'ai 24 ans et j'arrive pour la premiere fois a avoir une belle relation d'amour avec un garcon, pas besoin de trouver des solutions pour arriver a vivre sans 'trop' souffrir, je vis tout simplement sans souffrir, du moins je ne souffre plus de ce souvenir =) bon courage a toi, je te souhaite de trouver ton bonheur =)

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    2. oui, car ce n'est qu'un souvenir. Tu as réussi à replacer ton vécu là où il doit être : dans le passé. C'est fini, dans ton temps de vie cela a recouvert peu de temps, tu as pu donc mettre la distance nécessaire avec ces traumas. Bravo Naelle.

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