lundi 18 avril 2011

Histoire de Tabou - 3

Cette semaine, prenez un siège et lisez l'histoire de Lea.




Bonté et beauté de la nature humaine

Bourges, dimanche 1er juin 1980. Elle regarde Elsa jouer sur la couverture posée sur le carrelage glacé du salon. Elle vient tout juste d’avoir huit ans. Beaucoup disent à son égard qu’elle est belle comme un ange, sage comme une image et doux comme un sucre. Une vraie poupée, une adorable petite fille, un véritable amour selon sa grand-mère. Pour sa part, elle se trouve dans l’impossibilité totale de voir cette beauté et encore moins cette sagesse ou cette douceur. Elle l’a voit comme la cause de sa déchéance auprès de l’homme qu’elle aimait plus que tout au monde, ni plus ni moins. Et ça, vraisemblablement, elle ne peut lui pardonner et ne lui pardonnera jamais.

Elle la trouve laide avec ses cheveux raides comme des piquets encadrant son visage, ses dents de devant écartées, son regard affectueux et stupide et son habitude à vouloir se coller à elle pour l’embrasser. Elle la trouve si laide et si bête qu’elle en a des nausées. Des câlins, elle veut des câlins ! Est-ce qu’elle en a eut, elle, des câlins quand elle était petite ?! Tu parles ! Faites des gosses qu’ils disent… Des morveuses qui s’accrochent à ta jambe comme des sangsues, de vraies vampires voulant te vider de ton sang jusqu’à la dernière goutte. Elle ne savait vraiment que faire d’une telle plaie…
Pourquoi n’avait-elle pas utilisé un moyen de contraception à l’époque ? Et pourquoi ne s’était-elle pas tout simplement fait avorter ? Tout aurait pu être si simple en fait. Que pouvait-elle faire d’elle maintenant ? L’abandonner et disparaitre ? La vendre à l’étranger ? La noyer comme les chatons l’été dernier ? Ça aurait l’avantage au moins de régler une partie de ses problèmes. Et elle serait avec lui maintenant, ils se promèneraient entièrement nus dans une grande maison et feraient l’amour au bord de la piscine comme au tout premier jour. Mais non, au lieu de cela, elle se trouvait dans un appartement minable à faire le garde chiourme pour une sale gamine crasseuse. Elle ne sait même pas se laver toute seule, fait encore pipi au lit et hurle presque chaque nuit en raison de cauchemars épouvantables. Si elle croyait qu’elle allait sortir du lit pour elle, elle pouvait rêver ! Elle se demandait ce qu’elle avait bien pu faire pour mériter ça. Personnellement, elle ne rêvait que d’hommes et de paillettes… pas de layettes et de colliers de nouilles.
Hitler avait, entre autres, dans l’idée de contrôler les naissances pour ceux n’étant pas considérés aptes à élever un enfant. Ses idées ont beaucoup été critiquées mais à bien y réfléchir peut-être n’avait-il pas complètement tort… Personnellement, elle ne se sentait pas vraiment l’âme d’une mère et se demandait même ce que l’on entendait par fibre ou instinct maternel. Cette notion lui était à priori totalement inconnue, elle considérait d’ailleurs sa maternité comme un accident de parcours plus que regrettable en fait.

Et aujourd’hui est pour elle le jour maudis entre les jours maudis… La fête des mères.

Elle sait d’avance qu’elle va recevoir de son rejeton un cadeau abominable et totalement inutile, comme chaque année, ainsi qu’un témoignage de son amour et une effusion d’affection pathétique. Nous sommes dimanche après-midi et, au moment du goûter, elle va se voir remettre l’horreur faite spécialement pour elle par sa fille. Combien de temps ça va encore durer ? Jusqu’à ses dix-huit ans ? Oh mon dieu, je vous en supplie, faites en sorte qu’elle parte avant, au sens propre ou figuré d’ailleurs, honnêtement, peu lui importe. Elle voulait reprendre sa liberté définitivement et ne plus être enchaînée à cette chipie et ce rôle de mère qui vraisemblablement ne lui convenait en rien.

Elle est perdu dans ses pensées et ne se pas rend compte que la morveuse n’est plus dans la pièce. Quand elle réalise son absence, elle se met à l’appeler d’une voix criarde : « Els, t’es où ? »
Pas de réponse.
« Eeeeels !!! »
Toujours rien.
« Elsa, bordel, t’arrives ou quoi !! Tu vas voir, si je me déplace. »
Mais toujours rien.
Elle décide finalement de s’extirper de sa chaise pour voir ce que cette petite peste peut bien faire.
Dans sa chambre, personne.
La cuisine, vide, à part un gâteau sur la table sur lequel on peut lire l’inscription maladroite, Maman je t’aime, faite avec ce qui semble être une sorte de ganache au chocolat. Tssss !
Sur le balcon, rien également.
Dans sa propre chambre, idem.
Elle sent une odeur de parfum provenant de la salle de bain. Elle ouvre la porte, le miroir est embué et des vapeurs ainsi qu’une forte odeur de lavande s’échappent de la baignoire fumante. A travers la buée et la mousse abondante, elle discerne une forme sombre dans l’eau du bain.
« Mon dieu, Elsa, qu’est-ce que tu fous ! Tu vas voir ce que tu vas prendre ».
Elle avait vidé la totalité de son flacon de bain moussant. « Putain de sale gosse !! ». Elle l’a prends par le bras pour lui mettre une raclée dont elle se souviendra pendant longtemps. Mais son bras est tout mou et n’offre pas la moindre résistance. Et, plus incongru encore, il est également toujours recouvert de sa manche de chemise.
« Elsa, je t’ai demandé ce que tu fous ?! ».
Pas de réaction.
« Elsa ? » dit-elle d’une voix légèrement plaintive et ayant perdu ce ton acide qui la caractérisait jusqu’alors.
Elle ouvre la petite fenêtre pour aérer la pièce et y voir mieux. Elsa, totalement immobile, a les yeux fermés et semble profondément endormie, son visage est à moitié recouvert par la mousse à la lavande. Un filet de sang coule de son front et colore la mousse d’un blanc immaculé de taches rougeâtres. L’eau n’est troublée par aucun rythme ou mouvement quelconque. Une lettre est posée à côté du lavabo, elle reconnaît son écriture hésitante et tremblotante. Cette année pour sa fête, elle ne lui fera pas de cadeau comme d’habitude. Elle veut simplement lui faire plaisir et qu’elle soit heureuse. Elle lui a préparé un bain pour qu’elle puisse se détendre et a fait spécialement pour elle son gâteau préféré au chocolat et à l’orange.
Bonne fête maman.
Je t’aime.
Elsa


11 commentaires:

  1. Elsa s'est suicidée ou elle est tombée dans la baignoire alors qu'elle préparait le bain pour sa maman ?

    (Je ne savais pas qu'Hitler voulait contrôler les naissances, ça fait réfléchir ...)

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  2. C'est vrai qu'ne lisant je m'attendais a un suicide, ca aurait été sympa comme chute aussi. Le genre "maman pour ta féte j'ai décider de te laisser tranquille aurevoir" ^^

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  3. Je trouve se texte très fort, la fois terrible et triste, et très bien écrit.

    @Emma: Hitler a fait stériliser des handicapés pour ne pas qu'ils se reproduisent, il S'est aussi servis d'eux pour expérimenter les gaz et autres solutions envisagées pour éradiquer juifs, tziganes, homosexuels... Mais je crois que le but était plus la non-reproduction de certaines catégorie de population que le contrôle des naissances.

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  4. Est-ce un suicide ou un accident ? En fait, c’est à la convenance du lecteur. A vous de choisir ! Il y a une ambigüité et les circonstances permettent de rendre les deux hypothèses possibles, même si l’une est plus vraisemblable que l’autre, je pense...

    Mais cela a en soi peut-être peu d’importance en fait, le but de cette histoire est de faire passer quelque chose qui me tient vraisemblablement à coeur, c’est tout. Je ne sais si l’on peut vraiment parler de tabou dans ce cas-là, mais c’est ce que le sujet m’a inspiré…

    Léa

    (Et effectivement, comme d’autres avant lui, Hitler voulait interdire de procréer à certaines ethnies et groupes considérés par les nazis comme inférieurs, notamment les juifs bien sûr mais également, les gitans, les handicapés, les personnes atteintes de maladies incurables…)

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  5. Cette histoire m'a vraiment retournée.. remarquablement bien écrit.
    Je développerais peut être plus tard, en attendant merci à l'auteur de ce texte.

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  6. Vous êtes toujours vivante ?

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  7. J'ai écrasé une petite larme aussi à la lecture de ce texte très bien écrit.

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  8. Ne voyant aucun commentaire, je pensais que mon histoire n'avait intéressé personne... Enfin, finalement si. Merci pour vos commentaires.

    J'ai ressenti beaucoup d'émotions en écrivant ce texte et me demandais si j'étais arrivée à les faire passer et, à priori, oui vu les réactions.

    Xe"lymphe : l'idée du suicide me plait bien aussi mais ça me semble peu réaliste pour une petite fille de 8 ans. Dans ce cas-là, il aurait fallu que je la vieillisse un peu, 12 ans peut-être. Mais je voulais tout de même laisser un doute même si je ne maitrise absolument pas les diverses techniques d'écritures.

    Léa

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  9. En ce qui me concerne, c'est délicat de commenter car je ne sais pas quelle est la part de vérité dans le texte mais je vais essayer :

    Le décès de la petite fille alourdit pour moi le texte qui est d'une force émotionnelle rare jusqu'à avant le dernier paragraphe.
    Des parents qui n'ont pas envie d'être parents, on en a tous connus de près ou de loin, on a tous plaint les enfants, alors lire ces lire avec la vision de la mère indigne, c'est très fort et surtout si transposable à des cas réels que ça touche.
    ... Le décès de la fillette qui tombe dans le bain me laisse froid, je le sens comme une libération d'un calvaire un peu onirique...
    Bien entendu, si à la base de cette histoire une enfant est morte, je précise que ma vision reste uniquement "littéraire".

    En tout cas : Bravo.

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