mardi 3 mai 2011

La passivité de l'homme victime de violences conjugales

Il est encore un constat qu'on peut faire sur de nombreux forums : dès qu'un homme dit qu'il est victime de la violence de sa compagne, on le traite de "lopette", de "carpette".
Vu de l'extérieur, sans s'être jamais penché sur les mécanismes mis en oeuvre suite aux agressions, il est tout à fait possible de se dire que de prime abors ces hommes sont passifs, inertes, presque consentants.
En effet, comment comprendre, qu'une personne, homme ou femme d'ailleurs, puisse accepter sans claquer la porte de se faire harcèler, maltraiter, menacer, violer, affamer.... ?
Le premier réflexe est de se dire "moi, ça ne marcherait pas".



Pourtant les hommes victimes n'ont pas tous un profil psychologique de masochistes ou de petits garçons passifs surprotégés par leur mère.

La victimation est en fait progressive.

Prenons par exemple, un homme que j'ai rencontré.
Marié depuis plus de 20 ans, il reconnait que sa femme a toujours été autoritaire, mais bon ça allait plutôt bien.
Jusqu'au jour, après 15 ans de mariage, où elle s'est mise à lui reprocher son manque d'ambition.
Reproches, dévalorisation suggérée.
Au début monsieur laisse couler. Il se dit qu'elle n'a pas tout à fait tort. Mais bon lui son travail lui plait, son appart lui suffit, ses enfants le rendent heureux. Que vouloir de plus ?
Et puis à force de s'entendre sous entendre qu'il n'a pas réussit dans la vie, il finit par comprendre qu'il n'a pas réussi sa vie.
Remise en question. C'est vrai il n'est pas cadre. C'est vrai ils n'ont pas de maison. C'est vrai ses enfants n'ont pas le dernier iphone.
Sa charmante compagne lui rappelle qu'ils y en d'autres qui ne vivent pas comme eux.
Et de vouloir refaire toute la déco de l'appart, de vouloir des vacances à l'étranger, de vouloir que les gosses fassent des activités chères.
Et que monsieur se dit qu'après tout, c'est vrai il ne rend pas sa femme et ses enfants heureux, eux qui n'ont pas accès à tout, eux qui doivent parfois faire attention à la fin du moi.
Et que madame insiste pour prendre plusieurs crédits que monsieur acceptent les yeux fermés espérant qu'enfin ils seront tous heureux.
Et que sa compagne et ses enfants lui rappellent que sans les crédits ils ne feraient rien et que décidemment heureusement qu'il y a les banques parce que monsieur n'est vraiment qu'un bon à rien.
C'est vrai après tout.
Déprime.
A la fin du mois il a du mal à montrer sa fiche de paie tellement il a honte.
Il fait profil bas lorsqu'il rentre. 
Quoi ? pas d'heures sup ? T'es qu'un nul !
Non tu dors pas là, tant que tu feras pas d'heure sup t'auras pas le droit de dormir à côté de moi.

Certains se diront là, moi je serai parti. Tss, tss. Parti = abandon de domicile conjugal = plainte = la victime devient l'agresseur, le vilain père qui abandonne une mère de famille et ses deux enfants. Le fait de ne pas pouvoir dormir à côté de sa compagne n'est pas une violence conjugale aux yeux des juges. Impossible de mettre madame dehors, dès qu'on est marié ce n'est plus possible. Lui coller une torgnole ? Hop garde à vue pour violences conjugales, perte de la garde des enfants, pension alimentaire, casier judiciaire et sans doute perte de l'emploi, obligation de quitter le logement....

Nous en étions donc à une déprime doublée d'une interdiction de lit conjugal.
Et la nouvelle télé écran plat ?
ben non, là pas vraiment avec les crédits. Quoi ???? Eh bien c'est simple "on" va moins manger et faire attention.
Assez étrangement au bout de quelques temps le "on" c'est transformé et ne concerne plus que monsieur. La douche ? 30 secondes.. pour lui. La bouffe ? Pas de petit déj on n'a pas les moyens... pour lui. L'éclairage ? Tu lis trop.
Un certain temps avant de s'apercevoir que tout le monde ne fonctionne pas à la même rigueur. Surtout pas madame.
La télé ils l'ont eu. Mais bon et la grande qui veut faire du tennis ?
Monsieur a déjà perdu quelques kilos, il est épuisé après ses heures sup, il entre en dépression.
Comment ça tu t'assois et moi je fais quoi la journée ? Puisque c'est comme môssieur se fera se bouffe lui même. 
Et comme monsieur est épuisé, il se met son barquette de surgelés Picard dans le micro onde, mange rapidement dans la cuisine et s'en va dormir.
Ah c'est comme ça, ben puisque t'as besoin de tranquilité, tu mangeras tous les jours dans la cuisine tout seul avec ton pote Picard.
Qu'a t il fait pour mériter cela ? Il est donc un si mauvais mari, un si mauvais père ? Pour quoi paye-t-il ?
Monsieur a du mal à réfléchir, l'esprit est embrûmé, l'abysse financier n'est pas loin, les heures sup l'achèvent. Il voudrait bien se rebeller mais il n'en n'a pas le courage. Et puis que va t elle inventer encore pour se venger. Alors il ne dit rien.
Qui ne dit rien consent dit-on.
Alors les engueulades s'accélèrent et s'intensifient. Monsieur est de plus en plus fatigué, il n'arrive plus à penser. Les enfants l'engueulent. Il rentre et n'a qu'une envie allez dormir. Mais on ne laisse plus accéder au lit. Tant pis il s'endort par terre dans un coin. Tout le monde de moque de lui et le traite de "chien". ouaf ouaf, ça fait rire les gamins.
Mais les chiens ça n'a pas besoin d'argent, ni de papiers, ni de prendre les transports. Alors on le prive de tout. Dès qu'il se rebelle, on le prive encore plus. Moins de nourriture d'où plus de fatigue. 
20 kgs de moins sur la balance.
Il veut partir mais n'arrive plus à bouger. Peur des représailles. D'ailleurs la police lui a dit "ne déposez pas plainte, ce sera encore pire".
Alors subir sans rien dire. Accepter pour limiter les cris, qui durent des heures.
Ne plus contrarier pour pouvoir manger.
C'est encore trop. Sa présence elle même est un déshonneur pour la famille. "t'as vu ce que t'acceptes de subir ?" "De toute façon on peut faire tout ce qu'on veut tu ne dis rien" "allez vas-y pars que je dépose plainte contre toi" "de toute façon tu pars je te tue".
Menaces, puis coups, puis tentative d'assassinat lors d'une crise de colère.
Il a désormais trop peur. Il n'ose plus agir, agir c'est mourir. Et puis qui va le croire ?
Il ne peut plus penser. Il ne voit plus les portes de sortie, les solutions possibles. 
Il ne se reconnait plus. Il n'a plus confiance en personne. 


Vous qui lisez ceci, il vous parait évident que vous pourriez agir. Or pour être dans l'action il faut être dans le temps. Pour une victime le temps s'arrête. Pas pour l'entourage. 
De plus la victime ne comprend pas. Normalement dans un couple, on est en sécurité. Après tout le couple est le prolongement du couple parental qui protège des agressions. Or l'agression vient de l'intérieur du couple. C'est inattendu, incompréhensible et ingérable. le couple devient non sécuritaire. Les lois sociales ne s'appliquent plus entre les deux personnes, le respect n'existe plus. le couple devient le témoin de la sauvagerie.
Pour la victime, il se met en place une intense activité psychique. Comprendre et accepter. Mais cela fonctionne lorsqu'il n'y a qu'une seule agression. La victime ici n'a pas le temps de comprendre, tout est répétitif, tout envahi son espace psychique. La crainte s'installe. La crainte que ça recommence. Un trop plein d'émotions difficile gérable et épuisant. 
La victime devient son propre bourreau. Il s'auto censure. Ne pas parler. ne pas parler pour ne pas continuer à subir, pour ne plus y penser, pour ne pas risquer que cela recommence.
Alors la victime n'existe plus. L'autre tente de la détruire et la victime finit de s'anéantir par elle même.


Si vous pensez que ça ne peut pas vous arriver, que vous soyez un homme ou une femme, c'est parce que vous déployez des mécanismes de défenses. Vous pensez être capable de tout gérer, vous pensez que vous contrôler votre entourage et votre environnement. Entendre que tout peut déraper ce serait se mettre en insécurité. Admettre qu'il peut exister une défaillance dans le fonctionnement du système. Partant de se principe, on ne construirait rien, on ne se mettrait pas en couple non plus. 

C'est ce qui fait que nous préférons croire qu'une victime est passive plutôt que ses forces de défense ont été détruites. Ca nous rassure. Pourtant cette apparance passivité n'est souvent que le résultat de traumas répétés. C'est aussi un mécanisme de défense. Lorsqu'on ne peut pas fuir, on fait "le mort" en espérant qu'on va nous oublier.

Mais dans les violences conjugales, l'agresseur ne vous oublie jamais. Il vous regarde, vous surveille, vous épie. Vous détruire est devenu sa raison d'être.
Alors dès les premiers signes prenez les devants, ne croyez jamais que ça va s'arranger. Agissez avant de devenir passif.






Film "men don't tell" (1993)

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