lundi 13 juin 2011

Allez chercher l'enfant blessé en Soi

Je ne parlerai pas ici de la notion "d'enfant intérieur" chère à Jung.



Je constate que chez certains patients abusés dans l'enfance, certains cauchemars et reviviscences reviennent constamment..
Il peut même parfois s'agir de ce que les patients appellent eux mêmes des "régressions".
Il s'agit pour ces patients abusés, souvent sexuellement avec tortures mentales et physiques, de "revivre" les événements traumatiques.
Ils ne cauchemardent pas en fait, ils y sont. Encore une fois ils ont 6, 7 ou 8 ans, encore une fois leur agresseur arrive, encore une fois ils sont violés, torturés... Au point d'avoir des "stigmates" au réveil - brutal. Il y a à nouveau les traces de coups sur la peau, les bleus apparaissent... et disparaissent dans les 15 minutes après le réveil.
Chaque situation qui rappelle la situation d'abus, même de loin -une odeur, un regard, un vêtement...- met le patient en situation de "régression". Il est éveillé et se "déconnecte". Le regard change, le visage rajeuni...
C'est quelque chose auquel j'assiste peu car avec moi les patients régressent une fois pas deux !
Lol, les symptômes hystériques ça ne fonctionnent pas avec le psy ! 
On sait faire "revenir" les patients, le psy sait surtout ce qu'il faut dire pour que la "régression" n'aie pas de prise.
Il y a des personnes avec l'entourage avec lesquelles ça fonctionne très bien. Et le patient régresse à tout va avec ces personnes là, parce qu'il trouve un "terrain".
Et lorsque cet enfant "paraît" il est terrorisé, il a mal, il est perdu.

Bref, pour faire simple, une partie de la psychée de ces patients est restée "coincée" au temps des abus.
Cette partie est restée un enfant, le petit enfant triste, terrorisé, souffrant... qui ne peut pas grandir.
Et pour lequel chaque jour, chaque nuit, tout recommence. Sans fin.



Ce patient donc a fort bien évolué dans sa thérapie.
Il a pu parler, mettre fin aux "pactes" passés avec son agresseur... 
Beaucoup de volonté, d'implication. Une sacrée force psychologique aussi.
Un travail monstrueux pour lui. Et pour moi.
Jusqu'au jour, où d'un coup de tête il décide de mettre fin à la psychothérapie.
C'est vrai qu'on avance peu pendant quelques semaines.
C'est effondré et totalement transformé que je retrouve ce patient quelques mois plus tard.

Les cauchemars sont revenus alors qu'ils avaient quasi disparu.
Le look de mon patient a changé. 
J'ai l'impression de le retrouver lorsque je l'ai vu la première fois.
Tout serait donc à refaire ?
Mais que refaire ? Beaucoup a déjà été dit, écrit, travaillé. Revenir dessus risquerait de finir par fixer le trauma. 
Il y a encore à dire et à travailler bien sur, mais le travail, comme le patient, doit aller de l'avant pas en arrière.

Alors on va revenir en arrière une bonne fois pour toute.
Pas besoin d'hypnose avec ce patient, rien que de penser qu'il est là où se sont passés les abus, il y est. Psychiquement et physiquement.
On, enfin plutôt lui, va donc chercher l'enfant blessé qui attend là que son agresseur arrive. Le chercher pour le sortir de la chambre, pour le sortir de la maison et pour lui expliquer qu'il ne lui arrivera plus jamais rien.
Nous décidons que je suis le fil d'Ariane. Celui qui relie au présent. Mon patient me donne la main. Il me la serre fort et il n'est pas question que je le lâche. Il me fait confiance, je n'ai pas l'intention de trahir cette confiance quoi qu'il se passe.
C'est parti.
Cette fois mon patient n'a pas le droit d'être enfant, il est lui, adulte, dans sa bulle de "présent". 
Il va chercher l'enfant. C'est difficile, ça lui demande un effort incroyable.
Il lui prend la main, sort avec lui de la chambre, puis de la maison. 
Je lui demande de fermer la porte derrière lui. A jamais.
Je vous passe les détails... mais mon patient revient dans le présent sans difficulté.

Mon patient n'a pas réussi à parler à son "enfant blessé".
C'était trop dur.
Moi bien sur, j'avais continué à parler et à dire que maintenant c'était fini, que personne ne reviendrait dans cette chambre et dans la maison.

Mon patient est épuisé mais détendu.
J'aurai de ses nouvelles le lendemain.
Il a passé une super nuit, pas de cauchemar.
Un ami étant passé, il a "régressé". Il était méconnaissable. L'enfant était joyeux, rassuré. Il a juste demandé "pourquoi "on" avait mis si longtemps à venir le chercher ?".
Joli non ?




12 commentaires:

  1. C'est vraiment fascinant, c'est vraiment un aspect du psychisme qui me bluffe depuis toujours.

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  2. mais comment est-ce possible de faire ça en si peu de temps alors que le traumatisme est profond. Je suppose que sans le travail en amont ce genre de pratique est inutile. J'avoue que j'ai un peu de mal à visualiser la chose

    kirikou

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  3. Il est évident qu'il faut que d'autres choses aient été réglées (les pactes de silence par exemple doivent avoir été cassés). Il faut, je l'ai écrit, que le patient soit combattif. Il faut une sacrée force psychique pour réussir à combattre "ses" démons et "entrer dans la chambre" sachant que l'enfant qui est là est Soi. La psychothérapie en amont est plus longue que la normale (pour moi). Ceci dit personne ne sait comment ça fonctionne (comme l'EMDR ou la stimulation bilatérale que je pratique), ça fonctionne c'est tout. On constate, les patients constatent. Lol
    Les personnes ayant subi de graves trauma ont la capacité à se dissocier (ce que les américains appeleraient des personnalités multiples). Il faut arriver à réassocier le tout pour ne redevenir qu'un : Soi. Il y a une personnalité qui fait vivre toutes les autres, c'est celle qui souffre le plus et c'est celle qu'il faut "sauver". Pour une personne qui n'a pas vécu de type de trauma, c'est inconcevable.

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  4. Pourquoi vouloir réassocier le tout ? Enfin, si on part dans l'hypothèse que les autres personnalités ont une fonction et une identité à part entière qui au final ne sont que des fragments de la personnalité, pourquoi vouloir à tout prix redevenir qu'un ? Quel est le problème à rester plusieurs ?
    Pas sûre d'être très claire dans ma question.

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  5. Jigasaw : parce que la personnalité "de base" a été explosée. C'était le but de l'agresseur : détruire, annihiler l'être existant. En restant dissocié, le patient demeure ce qu'en a fait l'agresseur. Celui-ci a gagné. De toute façon, ces dissociations engendrent beaucoup de souffrances car elles empêchent le patient d'être, il ne sait pas qui il est puisqu'il est plusieurs. Il est à la fois plusieurs et à la fois personne. Or lorsqu'on est personne, on ne peut aimer, être aimé, exister tout simplement.

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  6. Je ne suis pas vraiment d'accord, enfin je conçois tout à fait que ce soit le cas pour beaucoup de victimes et que par la suite lorsque ces personnes parviennent à ne former plus qu'un, elles se sentent mieux. Mais l'agresseur n'a pas gagné pour autant si la personne reste dissociée, cela dépend de sa vision à elle des choses et de ce qu'elle en fait par la suite, si elle décide de subir ça comme une fatalité et point barre ou si elle décide au contraire que ces "multiple moi" peuvent être une force, une particularité, que si elles sont là ce n'est pas sans raison. Je pense que tout dépend de la perception qu'à la personne de ça, et c'est avant tout à elle de se positionner pour ne pas rester en victime passive, que cela passe par cette "ré-association" ou par un autre biais incluant le fait de vivre en étant plusieurs.

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  7. J'ai trouvé ce post passionnant et très émouvant. Evidemment, ça paraît inconcevable.
    J'ai revu récemment "Marnie" de Hitchcock, qui traite du même sujet. Vous devez l'avoir vu. Si c'est le cas, que pensez-vous de la dernière scène, le surgissement de l'enfant, qui fait très caricatural (le doublage français y est peut-être pour beaucoup). A vous lire, je ne suis pas certaine que ce ne soit pas, au contraire, assez proche de la réalité.

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  8. Jigsaw ; j'entends ton point de vue, mais ça n'a jamais été celui des personnes que j'ai rencontré. L'agresseur gagne, c'est son unique but. La dissociation est SON travail, pas celui de la victime. La victime était "un" avant les agressions, l'agresseur détruit cette unité. La victime n'a de cesse de dépasser son agresseur. A titre personnel, je pense que ne pas réunifier repose sur le fait que l'identification à l'agresseur est très prégnante.

    Zygielle : oui j'ai vu ce film... il y a longtemps. Je vais regarder à nouveau la fin voir si en effet je fais un parallèle.

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  9. Il y a aussi les aspects pratiques de la dissociation, c'est comme une amnésie temporelle. Très difficile de vivre avec...

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  10. Intéressant commentaire. Vous pourriez développer Ossia car je m'interroge sur la notion d'aspects "pratiques". Cela veut il dire qu'il y a un gain pour vous dans la dissociation ?
    Cela dépend certainement des patients, en général il y a des "personnalités" -celles qui sont adultes- qui n'oublient pas ce qui a été vécu avant. Par contre la personnalité infantile a oublié le vécu futur (enfin plutôt passé par rapport au présent) et présent.
    Dans tous les cas, il est difficile de vivre avec. Sans doute pourriez vous développer aussi cet aspect qui interpelle certains commentateurs.

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  11. J'y connais sans doute beaucoup, beaucoup moins que vous.

    Mais en lisant certains blogs (voir liens ci-dessous), j'ai cru comprendre que la dissociation allait de pair avec une amnésie momentanée:

    La personne qui dissocie ne sait pas qu'elle dissocie et ne se rappelle pas ce que son "autre" caractère a fait pendant la durée de la dissociation.

    Le blog "looney tunes" (cf. ci-bas) décrit par exemple qu'elle a perdu son vélo, mais que sa psy a pu lui dire où il était, car "l'autre" est apparu pendant la séance thérapeutique et le lui a dit.

    Même chose pour UTU sur "Aufrecht Forum" qui dit que les choses n'était plus là où il les a mises, etc, ce qui lui a permis de conclure qu'il avait probablement dissocié.

    D'ailleurs, il y a quelques mois, il y a eu un procès en Suisse où une mère était accusée d'avoir tué ses jumeaux. Elle niait les fait, alors que tout l'accablait. Elle a plaidé non coupable, ce qui lui a valu une peine bien plus longue que si elle avait plaidé "incapable de discernement". Comme elle a subi des abus graves durant son enfance, je me dis que c'était peut-être un cas de dissociation et qu'elle ne savait honnêtement pas qu'elle avait commis l'acte. Bien entendu, c'est un exemple extrême et très rare.

    La plupart des gens qui dissocient mènent une vie paisible, mais semée d'embûches.

    (en anglais)
    http://looneytunes09.wordpress.com/

    histoire du vélo:
    http://looneytunes09.wordpress.com/2010/08/08/colossal-chocolate-cake-a-crazy-ass-call-from-dr-val-and-my-cool-bike/

    Dissociation en général
    http://looneytunes09.wordpress.com/2010/09/19/trying-to-explain-parts-of-did-and-what-it-is-like-living-this-way/

    Exaspération face à la dissociation:
    http://looneytunes09.wordpress.com/2011/03/03/gosh-darn-pocket-pets-and-my-fucking-parts/


    (en allemand)
    Texte sur la dissociation:
    http://www.aufrecht.net/utu/
    http://164915.forumromanum.com/member/forum/forum.php?USER=user_164915

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  12. Dans un registre un peu moins sérieux, on peut aussi regarder le film Peur primale avec l'excellent Edward Norton dans le rôle de quelqu'un simulant un dédoublement de personnalité et qui utilise ce phénomène d'amnésie momentanée.
    Léa

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