lundi 6 juin 2011

Psychologie et origine culturelle : le choc



La psychanalyse et la psychologie partent d'un postulat : nous fonctionnons tous à peu près pareils.
La psychiatrie n'en n'est pas très loin non plus lorsqu'elle propose des classifications dans lesquelles ont peut classer tous la population mondiale atteinte de troubles psychiques.
En fait, Freud lui même était conscient que son analyse reposait sur la culture Autrichienne. Et il n'était pas sûr que ça fonctionne partout.
Ses élèves et émules démontrèrent qu'on pouvait en effet appliquer les théories freudiennes partout... dans les pays européens ou à culture d'origine européenne (donc en Amérique du Nord et en Australie par exemple).

Tout cela a bien vite montré d'autres limites.
2 principalement d'ailleurs.
La première, celles de croyances religieuses.
j'en ai déjà parlé, conjuguer psychothérapie et religion est parfois difficile, je le constate tous les jours.
La seconde, c'est bien sur qu'il existe des personnes qui n'ont pas culture d'origine une base européenne.
Et que du coup, les processus de "reprogrammation" chers aux psychothérapie ne sont pas toujours compatibles avec ce que les gens "doivent" penser ou faire.

Prenons un exemple.
Un patient un jour vint me voir.
Un jeune homme, d'environ 22 ans. 
Ses parents sont Chinois installés en France depuis au moins 25 ans.
Ce jeune homme a tout de la caricature du "geek". Il est informaticien, il a la peau pâle comme un linge, les cheveux noirs et longs, le look jeans baggy et t-shirt avec un dessin "expressif". Il travaille donc devant un écran et un clavier et dès qu'il rentre chez lui il allume sa console ou son ordinateur pour jouer.
Bien l'addiction est évidente.
Mais en dehors de cela il présente des signes étranges : il transpire beaucoup du visage, semble totalement sur la défensive, il sursaute au moindre bruit, il est très angoissé et terrorisé.
Je me demande si je dois catalogué "autiste" ou "schizophrène"... encore que j'ai des doutes.
En fait, au bout de 10 minute, je comprends qu'il espère obtenir une attestation afin que son employeur lui mette moins la pression et qu'il lui donne un poste à temps partiel parce qu'il n'en "peut plus".

"Pas d'attestation sans suivi !" fut ma réponse.
Ce qui le mit dans l'embarras, mais je réussi à le voir plusieurs fois.
Et à comprendre...sans rien pouvoir résoudre malheureusement.

En fait, son père était en profession libéral.
Ses parents étaient désormais assez âgés, en âge de prendre une retraite bien méritée.
Or, selon la tradition chinoise c'est aux enfants de prendre la relève et d'assurer à leur parent le logement, la nourriture ou tout au moins un fin de vie calme et reposée.
Or, c'était quelque chose qui lui paraissait très pesant. 
Plus il faisait d'efforts pour y arriver, plus il sombrait dans les tréfonds de la dépression.
A force de vouloir gagner de l'argent pour les soutenir, il s'épuisait mentalement et ne réussissait qu'à vouloir passer à temps partiel, donc moins d'argent, donc moins de soutien, donc dépression. 
Ca tournait en boucle.
Il considérait qu'il devait sacrifier sa vie pour aider ses parents. 
Ce qui lui paraissait inenvisageable mais obligatoire et non négociable selon sa culture.
Ses parents ne lui faisaient pas de reproches verbaux, mais leur comportement, semblait il, faisait comprendre au jeune homme que c'était encore à eux de l'aider lui alors que normalement ce devrait être eux qui auraient du être déjà pris en charge par lui.
Le conflit était tel qu'il en devenait "fou". 
Vivre sa vie et sacrifier ses parents ? C'était cela qu'il voulait, à "l'européenne". Avoir un logement à lui, une copine, une voiture... 
Sacrifier sa vie et vivre pour ses parents ? Comme l'exigeait la tradition... et ne pas exister lui.

Il pu verbaliser le conflit et le compris. 
Il lui fut impossible de trouver une solution ou d'opter pour une vision...

Voila, c'est un exemple.
Il y en a d'autres.
Un homme vint me voir un jour. Sa femme était violente verbalement, elle voulait tout diligenter à la maison, même son mari.
Lui ne voulait pas de cette dominance et de ses contraintes au quotidien qu'imposait sa chère et tendre à toute la maisonnée.
A l'extérieur, dans la rue, chez des amis, elle était parfaite. Douce, gentille, aimable et aimante.
Passé le seuil de la maison, elle redevenait une harpie.
Sa femme était Camerounaise. Je ne sais plus quelle ethnie.
Mais une ethnie chez laquelle la femme à tous les droits à la maison.
Sa femme lui avait bien expliqué que "chez elle" c'était comme ça. Il prenait le temps de lui rappeler gentiment qu'elle n'était plus chez elle, mais "chez eux", qu'elle n'était plus obligée d'obéir au code de sa famille ou de sa mère et que personne ne viendrait lui dire qu'elle tenait mal sa maison. Rien n'y faisait.
La thérapie de couple ne changea pas grand chose.
Certes, elle pris conscience qu'en France sont comportement agressif n'était pas la norme et était punissable (je crois même que c'est ce qu'elle a le mieux retenu), mais elle ne comprenait pas que cela fasse souffrir son mari puisque pour elle ses comportements étaient tout à fait normaux, acceptés par sa propre famille et même valorisés par sa mère.

Voila donc deux exemples qui montrent que parfois culture et psychologie ont des difficultés à cohabiter.
Imposer la psychologie européenne (qui se base sur une norme comportementale) à une personne pour laquelle la norme comportementale est très différente ne peut mener qu'à l'échec.

Dans les années 90, est apparu un nouveau courant : la psychologue ethnique ou transculturelle.
Ce courant reste très contreversé car il ne s'appuie pas sur les bases cliniques de notre psychologie (Freud, Lacan, Jung...). On propose alors aux patients une approche liée à leur culture. Par exemple, si je reprends l'exemple de mon jeune patient d'origine Chinoise, on lui proposera alors de "coller" à la tradition. Il n'y aura pas d'autre mode de pensée possible, donc pas de choix, donc pas de conflit. C'est toute pensée de vélléité à l'encontre de la tradition qui devient déviante. La problématique est résolue.

C'est une vision que je respecte totalement, mais qui va à l'encontre de MA vision (européenne) de l'être humain. Je considère qu'au maximum de la mesure du possible il doit pouvoir avoir le choix de dire non et d'être celui qu'il veut être.



Avez vous rencontré ce type de limite à votre psychothérapie ?

A votre avis le choix du port du collier dès l'enfance relève-t-il d'un choix personnel ou d'une contrainte sociale ? 
Et si cela se faisait en France, qu'en penserait-on ?


5 commentaires:

  1. Au-delà du problème culturel, je rejoins votre avis, peu importe la culture et la tradition un être devrait toujours avoir le choix de choisir qui il veut être et ce qu'il veut faire de sa vie. Après je reste persuadée que la plupart des personnes, et notamment dans les pays libéralistes moins empreints par les traditions, nombre de personne se croient libres et pensent agir comme bon leur semble, alors qu'en réalité ils sont influencés par leur famille, entourage, médias ou culture du pays de façon plus large. On est rarement totalement libre de nos actes. Certaines façons de vivre sont valorisés tandis que d'autres non et c'est plutôt "jolie" dans un sens puisque un homme qui se croit libre et largement moins à risque de se révolter contre le système.

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  2. C'est tout à fait vrai, le fait de se croire sans contrainte et sans obligation "libère" l'esprit ! Surtout lorsqu'on vit dans une société contraignante et ne nous y trompons notre Société est contraignante, différemment que d'autres c'est tout.
    Nous sommes toujours imprégnés par quelque chose et comme je le dis toujours "et c'est tant mieux", pour savoir où nous allons où il nécessaire de savoir d'où l'on vient. Parfois les patients on l'impression que résoudre leur Oedipe ou faire leur deuil, veut dire rompre les liens et ne plus voir telle personne. Mais non, c'est juste assainir les liens et surtout savoir tenir compte de ce qui a été vécu et devenir assez fort pour ne plus le subir aujourd'hui.

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  3. Effectivement même en étant d'origine européenne on peut rencontrer ce genre de limites. Elles seront peut-être moins fortes et profondemment ancrées mais elles sont bien présentes. Dans un premier temps, l'éducation, le discours et le comportement des parents comme dans l'exemple du jeune homme d'origine chinoise peuvent se rencontrer en Europe. On peut avoir les mêmes contraintes au sein d'une famille et non à cause d'une tradition et la personne sera donc également conditionnée pour penser d'une certaine facon. Mais dans ce cas-là il est peut-être plus facile de désapprendre ou d'être déprogrammé que dans le cas d'une croyance religieuse ou d'une tradition ?

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  4. je me souvient que des occidentaux avaient amener un femme girafe âgée a ne plus porter son collier qui la faisait trop souffrir et abimait ses vertèbres. Elle en est morte parce que ça l'a arraché a sa culture.
    (et pas par manque du soutient du collier comme on le croit)
    l'excision est pour moi un acte abominable, mais si les femmes concernées ne le subissent pas, elles sont rejetées et traitées comme une choses sale.

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  5. Furia : la femme girafe à laquelle on avait enlevé le collier souffrait tout autant physiquement car ces muscles du cou n'étaient pas développés et rien ne "tenait" la tête. Mais il évident que sa souffrance psychologique a du en être énorme, elle a du se sentir "à nu", laide et déshonorée.
    L'excision reste une énorme mutilation qui aboutie aussi des souffrance psychologiques et physiques à avis. Mais tu as raison, intégrée dans la culture d'origine elle apparaît comme une norme et surtout comme un passage obligée. Je me souviens du témoignage d'une femme qui avait refusé l'excision à sa fille et qui regrettait sa décision car sa fille ne trouvait pas de mari et surtout elle était regardée comme anormale.

    Lea : tout se déprogramme ! Même les traditions et la religion. mais il faut en accepter l'idée, le vouloir et être motivé !

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