lundi 21 novembre 2011

Aimer s'apprend-il ?

Si l'enfant nait déjà avec une personnalité génétique, ce qu'on appelle en fait un "tempérament", on ne sait pas grand chose sur sur son ressenti émotionnel.
On peut constater que s'il ne mange pas il hurle, mais le fait-il seulement par manque (un peu comme un moteur sans huile "râle"), se contente-t-il de transmettre une information ou le fait-il par colère, par peur, par haine, par joie, par envie, par tristesse, par fierté ? On n'en sait rien.
D'autant qu'un nourrisson auquel on ne répond pas aux demandes au moment où il les fait fini par ne plus rien demander (et se mettre en danger). Les grandes souffrances sont muettes...

On peut dire "il a faim", OK mais, vous je ne sais pas, mais moi lorsque j'ai vraiment faim (enfin comme une occidentale bien nourrie), je ressens de l'énervement et de la colère. Pour la peur, j'ai encore assez de réserve avant que mon corps se dise qu'il va mourrir ! Ce qui n'est pas le cas d'un bébé.

Mais bon, tout ça c'est de la colère, de l'énervement, de la peur. Où est l'amour dans tout ça ?

Est-ce qu'on aime parce que les autres vous aiment ?
Mais c'est quoi aimer exactement ?
Je ne parle pas de la définition du dictionnaire, mais bien du ressenti. Ca fait quoi d'aimer ? Ca s'exprime comment ?
Peut-on aimer sans en avoir l'air ?

Ces questions sont souvent sous-jacentes en consultation.
Il y a des patients qui arrivent plein d'amour pour leur proches. Et ils ont raison.
Sauf que... au bout de quelques consultations on pourrait faire un ouvrage complet des reproches qu'ils font à ces proches.
Faut-il pour autant cesser de les aimer ?

D'autres arrivent avec la haine chevillée au corps. Mes proches ? Qu'ils crèvent ! Et ils ont raison.
Sauf que.... au bout de quelques consultations on s'aperçoit qu'il y a quelques bons souvenirs, des actes..
Faut-il pour autant cesser de les haïr ?

Les premiers sont aveuglés, ils ne se permettaient pas d'avoir des pensées négatives à l'égard de leurs proches. Personne n'est parfait, même le meilleur des Hommes. Mais on peut alors se demander si c'est vraiment de l'amour qu'ils ressentent. Après tout ils ne se donnaient pas le choix. Il fallait aimer. L'amour par contrainte est-ce encore de l'amour. Que leur a-t-on appris alors ? Que l'amour était castrateur, contrainte, obligation ?

Les seconds sont aveuglés, ils ne se permettaient pas d'avoir des pensées positives à l'égard de leurs proches. Là encore, ont ils été programmés à ne percevoir que la haine ? N'ont ils jamais aimé ces proches ? Pourquoi ont ils basculé dans la haine ? Ils ont appris qu'il n'y avait pas d'amour.

Tenez je vais vous donner un exemple tout autre.

Un patient vient en consultation. La trentaine. Un type agréable, enfantin, mais froid. Exprimer des sentiments ? A part la honte et la colère rien ne vient. C'est déjà bien parce que ce n'est pas un psychopathe et il existe une porte d'entrée vers les autres émotions. Aimer ? Aimer ??? C'est quoi ? demande t il. Pour lui aimer, c'est bien nourrir ses enfants, avoir assez d'argent pour leur payer des vacances, c'est leur donner des jouets.... Des bisous ? ben oui, aussi, enfin non pas trop.
Je vous passe l'histoire familiale, mais pour résumer un père absent, une mère bourrée du matin au soir qui ne s'est jamais occupée de lui et qui ne lui a rien appris. Un gosse livré à lui même dès son plus jeune âge. Des bisous ? des câlins ? Une histoire le soir ? Une impression de sécurité ? Non, rien de tout ça. Quel modèle d'amour sa mère lui a t elle montré ? Aucun. Que peut il appliquer à ses enfants ? Aucun. Il en arrive à me dire que ses enfants, s'il ne les avait pas eu, cela aurait mieux pour lui et pour eux. Ils ne lui manqueraient pas. OK. Or quelques temps plus tard, par diverses circonstances, ses enfants sont placés dans une autre famille. Il me sort "vous croyez qu'on va me les redonner ?" "Mais pourquoi ? lui dis-je, si je relis mes notes vous m'avez dit qu'ils ne vous manqueraient pas, qu'ils n'avaient aucun intérêt dans votre yeux et que ce serait bien qu'ils sortent de votre vie...". Et là, ce sont les larmes qui lui montent au yeux. Il me dit "Je ne savais ce que c'était d'aimer, mais c'est dur l'amour, ça fait mal des fois".
Il finira pas comprendre que sa mère l'a aimé mais à sa manière, avec ses propres compétences et ses propres problématiques.
Et paf une émotion de plus au catalogue et celle-là elle quand même sympa.

Et puis, je pourrais en écrire long encore, ces enfants abusés dans leur enfance et qui ne savent plus aimer, ni eux même ni les autres. Blindés dans une épaisse carapace pour se protéger.

Pour conclure, aimer s'apprend. On peut apprendre à ne plus aimer, c'est assez rapide d'ailleurs car c'est lié à une souffrance, or on apprend vite à éviter ce qui fait mal. On peut apprendre à aimer à nouveau et comme ça fait mal aussi de se rendre compte de ce qu'on a raté, on a tendance à l'éviter aussi.

Mais le psy ne vous ratera pas.

9 commentaires:

  1. Excellement bien dit et résumé (comme toujours!)

    Kirikou

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  2. Article Magnifique, j'en ai les larmes aux yeux...et ce n'est pas souvent que ça m'arrive.

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  3. On peut aussi ne pas vouloir apprendre à aimer sans pour autant hair. C'est quoi, d'ailleurs, aimer ? Certains vous dirons que c'est quelque chose qui se ressent, mais ça reste au final subjectif comme sensation.
    C'est marrant, il n'y a pas si longtemps je faisais une remarque à quelqu'un qui m'a répondu par un splendide "Non mais quand même c'est ma mère, je l'aime, malgré tout.". C'est drôle, il y aurait des amours inconditionnels qui subsistent à vents et marrés et d'autres plus dispensables ? Il faudrait faire des gradations ?
    C'est casse-tête.

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  4. C'est amusant ce que tu écris Jigsaw parce que dimanche j'ai croisé dans un magasin le jeune responsable qui me raconte son enfance (je dois avoir une tête de psy, on m'avait déjà fait le même coup samedi ailleurs...), enfin il m'explique que ces parents ont été super, qu'ils les en remercie, qu'il leur doit tout, que sans eux.... et patati et patata. Ce à quoi je lui répond qu'il a eu de la chance d'avoir des parents pareils. "De la chance ? ils m'ont mis dehors lorsque j'avais 16 ans, j'ai du me débrouiller, j'ai fais beaucoup de conneries du coup mais j'ai jamais laché l'école, j'ai fais des études et je m'en suis sorti". Il ajoute "mais sans eux je ne serai pas là, sans leur amour de départ je n'aurai pas réussi, je m'occuperai d'eux jusqu'à leur mort, ce sont mes parents après tout". Et il m'expliquait que son frère au contraire ne leur parlait plus depuis des années et qu'il ne voulait plus en entendre parler. Alors est-ce de l'amour aveugle ? non je ne crois pas. Je ressens plutôt que ce type de personnes ressent une certaine culpabilité. Ils ont un truc à racheter. Il faut être un "bon enfant", l'enfant idéal, celui qui finira pas être aimé de ses parents et qui n'aura vécu en fait que pour prouver qu'il est devenu ce qu'ils attendaient de lui.
    Mais en fait, je crois, par expérience, qu'en effet que chaque personne aime ses parents, et tout particulièrement sa mère, aussi odieuse pourrait elle avoir été. Ce qui "bouffe" les gens, ce n'est pas la colère ou la haine qu'ils ont contre leurs parents, c'est le fait de reconnaître qu'au fond, là tout au fond, il reste de l'amour pour eux. Ils finissent par être autant en colère contre leurs parents que contre eux mêmes et se torturent à se demander comment ils peuvent aimer "ça". Les enfants, mêmes maltraités aiment leurs parents, c'est en grandissant qu'ils vont apprendre à les rejeter.
    Mais oui je suis sûre qu'il existe des niveaux d'amour. On a beau raconter n'importe quoi, on aime pas son 1er enfant, de la même façon que le second. On aime pas son compagnon, de la même façon qu'on aime sa mère ou son gosse. L'amour, c'est comme l'horreur de certains actes, difficile de se dire qu'il existe une échelle, pourtant c'est bien le cas.

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  5. Pourquoi mon commentaire ne s'affiche pas?

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  6. Parce que vous êtes anonyme et que les anonymes n'ont pas le droit de cité ici.

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  7. ça répond aux questions dont je te faisais part sur un autre article ;)
    "on peut apprendre à ne plus aimer"
    "Ce qui "bouffe" les gens, ce n'est pas la colère ou la haine qu'ils ont contre leurs parents, c'est le fait de reconnaître qu'au fond, là tout au fond, il reste de l'amour pour eux."

    Il n'y a pas que des mauvais souvenirs avec ses parents. C'est peut-être pour ça aussi qu'on ne peut pas haïr entièrement et pas aimer entièrement non plus.
    Je me trompe peut-être mais l'amour peut laisser place à la compassion (avec le temps, en comprenant avec du recul). Par compassion, j'entends la compréhension de la souffrance de l'autre, compréhension de ses agissements et avoir de l'empathie.

    Autre chose, souvent on entend dire que l'amour c'est aussi souffrir. Ca fait bondir les bouddhistes car en quoi l'amour est souffrance ? l'amour pour eux est un sentiment qui apporte du bien être et qui relie les êtres entre eux. Certes, ça ne s'explique pas mais dire que c'est souffrir va à l'encontre du bonheur qu'apporte justement l'amour. D'ailleurs, il n'est écrit nulle part qu'on devait souffrir pour prouver qu'on aime. Un exemple : "je suis jalouse, ça prouve que je l'aime" mouahaha ! Un autre : "on se réconcilie sous la couette". l'amour est dissociable du sexe, alors j'vois pas l'intérêt de se faire mal pour arriver jusqu'à la chambrette.
    Vouloir posséder l'autre et le contrôler, ce n'est pas ce que j'appelle aimer, par contre, être bienveillant, respecter le libre arbitre, partager, avoir de la complicité et apporter du bien être par des gestes, paroles, actions etc (par envie, naturellement et sans obligation), se rapproche plus de l'idée que j'ai du sentiment amoureux (ou en tout cas, ses conséquences).
    Et concernant l'amour passionnel, je n'y crois pas non plus, encore une fois, dans passion les bouddhistes y voit que des côtés négatifs, car la passion reste un désir à assouvir, l'attachement à l'autre. C'est toujours ce besoin de posséder l'autre, vivre en l'autre. Et finalement, si l'autre vient à disparaître, qu'arrive-t-il à soi, si on n'a pas appris à vivre d'abord pour soi et avec soi-même ?

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    1. C'est tout à fait ça, il n'y a pas de que des mauvais souvenirs. Mais même lorsqu'il n'y a que cela, certains souvenirs sont transformés afin de les rendre "acceptables" et y voir une preuve d'affection.
      Le travail en thérapie, une fois qu'on a craché sa haine, est d'accepter l'idée que les parents ou les proches ne pouvaient pas faire autrement (hors sadisme assumé) à ce moment là et que ce qu'ils ont fait a pu être une preuve d'amour.. à leur façon.
      La compréhension non car on ne peut jamais se mettre à la place de l'autre, mais l'acceptation oui.

      L'amour n'a jamais fait souffrir. Il faut arrêter de lire "Roméo et Juliette" lol !
      Ce qui fait souffrir c'est la séparation. Mais en fait ce n'est pas le processus de séparation qui fait mal, après tout si le partenaire s'en va c'est qu'il ne nous aime plus alors autant qu'il parte, non c'est le processus égocentrique. C'est à dire que lorsqu'on se fait larguer ce qui fait mal c'est de se dire "comment peut il/elle me faire ça à moi ?". Ca remet en question en notre égo, notre estime de nous même. C'est le même processus dans la jalousie. La jalousie ce n'est que se comparer avec les autres. "Il/elle trouve que les autres sont mieux que moi". Tout est estime de Soi et égo dans l'amour qui souffre.
      Je vois beaucoup de couples dans la vie où un des deux tente de changer l'autre dès le départ (il est trop gros il faut qu'il fasse du sport ; je n'aime pas sa façon de s'habiller, il faut changer). Ceux là sont dans le contrôle et vont aller dans le mur, car cela veut dire que dès le départ ils/elles ont choisi une personne qui ne leur convient pas et qu'il va falloir façonner à leur idéal. Double plantage !
      Quant à la passion, je pense que nous y passons tous dans les 6 premiers mois d'une relation. Au début tout est rose, en plus on ne vit pas encore ensemble alors on ne voit pas vraiment l'intimité. Tout le monde se fait beau, chacun est magnifique. Puis vient la confrontation de la réalité : les chaussettes qui traînent, les pets au lit, le ménage jamais fait, l'incapacité à prendre des décisions, le blocage de la salle de bains tous les matins... Et là ça passe ou ça casse.

      Ta dernière phrase nous ramène, à ce que j'écrivais au début de ce commentaire. A savoir que dans l'amour tout est question d'égo.

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    2. oui, comme tu dis, une question d'acceptation, et dans toutes les relations : accepter l'autre tel qu'il est, et si ce n'est pas possible, ou incompatible, on s'en va plutôt que de faire durer une relation douloureuse vouée à l'échec.
      L'égo nous fait faire bien des choses... C'est bien d'en avoir un peu mais il est assez destructeur dans l'ensemble et n'aide pas au lâcher prise. Ce n'est que du mental tout ça finalement.
      Moins on a d'égo, plus on est dans l'acceptation des mouvements de la vie ! Cela n'empêche pas de se poser des questions, dans ton exemple de séparation : comprendre pourquoi l'autre veut partir, l'accepter et continuer son chemin, se remettre en question si le problème vient de nos comportements afin de s'améliorer.
      Les chemins se croisent et se décroisent en fonction de l'évolution de chacun et parfois on marche ensemble sur le même chemin pendant longtemps. C'est pareil avec les amis d'ailleurs.
      machin disait : "l'amour, ce n'est pas de se regarder dans les yeux, c'est de regarder dans la même direction."

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