lundi 13 février 2012

Exercice d'écriture - Résultat 2

Les écrits de Fred-O



Illusion

Parfois, je regrette de ne plus savoir ce que ça fait de toucher le ciel. Avant, c’était une chose familière. Je n’avais qu’à lever les yeux en l’air pour y être. Je me projetais sans cesse hors de moi. C’était facile. Il n’y avait pas de matière, pas de lois sur les propriétés des corps. Je n’étais qu’une pensée. Une pensée aérienne, légère, qui se suffisait à elle-même. Qui, dans le même temps, n’existait qu’en éprouvant le monde. Qui d’un coup d’œil photographiait les êtres, les paysages, les objets : tous ces reflets de moi. Avant, j’étais tout avec l’impression de n’être rien. Aujourd’hui, le sentiment de n’être pas est toujours là.  Mais j’ai perdu quelques morceaux de moi sur le chemin. Un détail important. J’ai perdu, et je me recherche sans fin. J’ai perdu mon immensité. 




Nous étions désormais assis l'un en face de l'autre. Je contemplais son visage de poupée. Sa bouche était comme un océan. Je la regardais en m'imaginant lui caresser ses petites joues blanches avec le revers de ma main. Comme pour lui dire que tout irait bien. Qu'elle n'avait pas a avoir peur. Que j'allais trouver un moyen de changer tout ce qui nous entourait, de rendre ce monde mien et de lui faire partager. Je voulais lui montrer que le monde appartient à ceux qui savent se nourrir du silence de la nuit. Elle rêvait aussi de maisons sans fenêtres. Si j'en avais eu le courage, je lui aurais proposé d'aller au dehors, sur la terrasse. La lune aurait été notre point de mire. Tous deux étendus sur le sol, l'un à côté de l'autre, bras épousés, comme dans l'attente de je ne sais quel extase. Une attente sourde et amoureuse. 

Elle aimait parler aux arbres. Elle le faisait souvent le soir lorsque le jour mourrait. Une mort feinte, pensait-elle souvent. Pourquoi le jour finissait-il toujours pas réapparaitre ? Ne pouvait-il pas disparaitre pour de bon ? Elle, ne désirait rien d'autre que la nuit. Elle la voulait pour elle. Elle disait que c'était à ce moment là que son existence commençait véritablement. Elle avait appris à aimer dans l'absence. La nuit, c'était le moment où elle était au monde. Alors, elle s'imprégnait du monde, de son ambiance, de sa vacuité, elle s'imprégnait de tout, elle était l'air, la terre, les bâtiments autour d'elle. Elle passait ses mains lentement sur l'écorce des arbres en passant près d'eux le long de la rue déserte. Elle les apaisait et leur signifiait par cette caresse qu'elle serait bientôt des leurs. Bientôt, elle serait comme eux. La base immobile, les pieds solidement ancrés dans la terre, grande, la tête légère, agitée par le vent, se laissant flotter... Pour l'éternité. Secrètement, je souhaitais qu'elle voit en moi un petit frère, un petit arbre auprès duquel elle pourrait s'asseoir et s'appuyer.
L'impossible tient dans une main. Elle avait compris cette phrase le jour où ce garçon qu'elle avait si longtemps aimé lui avait brisé le coeur avec ses mots. Juste avec des mots. L'impossible, c'était pourtant ce à quoi elle rêvait lorsqu'elle s'imaginait à ses côtés. Elle savait qu'ils n'étaient pas du même monde, que les autres les tenaient éloignés l'un de l'autre. Que rien ne serait possible entre eux tant que le monde demeurerait le même. Le monde de jour, celui des regards, celui où les gens peuvent voir à la pleine lumière. Ce monde où ils croient détenir elle ne savait quelle vérité. Le garçon ne voulait pas d'elle. Ce n'était pas grave. A présent, elle se réfugierait dans la seule chose qui la tenait encore vie. Cette existence hors du temps, cette autre forme de vie et de vérité qu'était la nuit. Dans le noir, son coeur devenait transparent, prêt à tout recevoir, prêt à être pris et à tout prendre.
Et je me souviens d'un songe... Où je quittais la terre. Où je m'envolais pour ne plus revenir. J'aurais voulu t'emporter avec moi, petite fille déçue. Nous aurions dominer le monde, sans nous en rendre compte. Sans nous poser de questions ou nous en sentir supérieurs. Nous aurions été, tout simplement. Dans une peine douce, légère, la tristesse sourde que l'on doit à la nuit.
Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas derrière la colline. C'était le bruit des autres arrivant pour nous empêcher de nous envoler. C'était les vilains démons prêts à nous voler nos rêves d'éternité. Cela ne leur suffisait pas de vivre sous la lumière agressive du soleil, il fallait à présent qu'ils nous entraînent dans ce mouvement insensé, cette spirale terrible et assommante qu'ils appellent la vie. Pour ne pas avoir à affronter ça, nous aurions pu nous crever les yeux ou nous enterrer, en feignant d'être morts. Peut-être alors allaient-ils repartir et nous laisser en paix ? Peut-être. Mais aujourd'hui, pour nous échoués sur terre, quelle existence à présent ?



En appuyant mon dos sur sa tombe, j'ai plongé ma main dans la terre humide et en ai extrait quelques racines. L'air était lourd et le contact de ma peau sur la pierre froide me plaisait. Je me suis levé pour aller admirer les caveaux aux beaux vitraux ; dedans, des petits verres remplis de petites bougies plates et rondes laissaient entrevoir quelque lumière à l'intérieur. J'ai porté un main à ma bouche, ai touché mes dents lisses ; ces petites pierres là ressemblaient à des éclats de lait. Sur la route pavée, l'air faisait danser un ballon de baudruche gonflé à l'extrême, je m'imaginais alors qu'un oiseau vienne le fendre d'un coup de bec : cet éclat aurait, j'en suis sûr, apporté le lever du jour.


10 commentaires:

  1. j'aime beaucoup ton texte Fred-O, vraiment.

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  2. Nom d'un chien j'ai totalement oublié que cette semaine paraissaient les textes. Bon je supprime l'article sur les chocolats pour l'instant je le remettrai ce soir.

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  3. Ca laisse l'impression d'une perte forcée de partie de soi dont on ne se remet pas.

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  4. Milady > Merci beaucoup ! Content qu'il te plaise :)

    Vergi > C'est exactement ça. Un morceau de soi. Celui de l'enfance sans doute, celui de la simple pensée, donc avant le corps. Peut-être aussi l'abandon d'une identité possible (féminine). Le tout mélangé à de l'amour déçu et la fuite. Et surtout la mort.

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  5. J'ai beaucoup aimé ce texte aussi. Il me laisse un sentiment de grand abandon.

    Je suis admirative devant vos rédaction,;mpi, je n'ai pas pu faire face à l'angoisse face aux consignes (d'ou mon absence de ce blog ces derniers jours)

    Kirikou

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  6. Kirikou : je comprends, mais tu n'es pas la seule. D'autres ont commencé mais n'ont pas pu aller au-delà de la première consigne. Prend ton temps, tu viens quand tu veux, c'est toujours un plaisir de te lire.

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  7. Je trouve surtout le texte très bien écrit. Un onirisme dans les mots qui colle avec l'onirisme du texte.
    Bravo.

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  8. Nakito > Merci. Ça fait plaisir d'avoir un tel retour.

    D'ailleurs...

    Vergi > Comment ça se passe pour tes ateliers d'écriture thérapeutiques ?

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  9. J'aime beaucoup, donne l'impression d'un renoncement pas toujours bien accepté, je ne sais pas vraiment comment expliquer.

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  10. C'est très beau. J'y lis la sehnsucht, cette nostalgie allemande que j'aime tant, non de ce qui fut mais de ce qui n'a pas été.

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