vendredi 17 février 2012

Exercice d'écriture - Résultat 5

Les écrits de Zygielle


La bête dans les nuages


Le crabe duveteux fondit sur la ville, ses pinces déployées, pour un attentat brumeux. Fascinée, je suivis du regard son essai transformé entre les aiguilles vertes de la basilique, guettant l'éventration pluvieuse. Mais aucune eau ne vint laver les mornes quais de la ville, piqueter de cibles la surface du fleuve, assombrir cette journée aveuglante et donner à mon oisiveté le prétexte d'un semblant de travail, la possibilité d'écrire ce billet hebdomadaire que mon éditeur me réclamait généralement à corps et à cri.
Le nez levé vers le ciel, je souriais, ravie de constater que j'avais encore, à quarante ans passés, la capacité de voir des monstres dans les nuages.
C'est alors que j'aperçus les pigeons, groupés sur la pente est du toit du tribunal, à l'abri des bourrasques.
Le crabe fonçait dans leur direction, contre le vent.



Le crépuscule est venu. Le vent était tombé, plongeant les girouettes des rares bateaux à quai dans une léthargie d'oiseaux gelés, et des traînes nuageuses, fantômes emportés par les courants atmosphériques, voilaient le ciel au-dessus de la ville. Des colonnes de fumée s'élevaient, droites, des ruines du tribunal, des églises et des temples.

« Elle aimait parler aux arbres », murmura une voix derrière moi. Je me retournai et vit un homme encore jeune, mais diaphane, voûté, la poitrine affaissée comme pour mieux contenir son cœur. Il leva les yeux vers moi. Des yeux de chat errant, de bête affamée prête à l'apprivoisement. Une détresse infinie semblait prisonnière de son regard. Comme s'il avait pu s'en libérer en pleurant. Comme s'il avait pu pleurer.

Je m'engageai dans le sentier longeant les friches, au bord de la rivière et m'enfonçai dans l'obscurité comme dans un labyrinthe. Rien ne servait de rester face à ce désastre, face aux incendies dans le soir tombant, au bleu tranquille du ciel barbouillé de fumée comme au fusain, au silence incompréhensible ; rien ne servait d'attendre au bord de l'eau que l'odeur de la chair morte vienne nous rappeler que nous deux, seuls apparemment, avions eu peut-être de la chance. L'homme me suivit docilement. « Elle aimait parler aux arbres », répétait-il, litanie sans fin dont j'attendais qu'elle fût entrecoupée d'un sanglot. Mais rien ne troublait la ligne droite de sa prosodie, aussi lisse que la rivière avant la destruction de la ville, et je me dis enfin que l'esprit de mon poisson-pilote avait chaviré dans des eaux plus accueillantes, où en ce moment il faisait bon se noyer.

Dehors, j'ai trébuché. Nous avions pénétré dans un bâtiment intact, ouvert, tranquille. Un bruit étrange m'avait attirée. Dans le hall, derrière un comptoir, un corps humain gisait, grillé. Brûlant. Crépitant. Indéchiffrable. Il portait une robe. L'odeur de la viande rôtie était insoutenable. Elle aimait parler aux arbres. Mon compagnon avait fermé les yeux, sa stéréotypie s'accélérait, mantra protecteur. Il me paraissait devenir plus pâle, presque transparent. Je répétai « oui, elle aimait parler aux arbres ». Nous sommes sortis. Dehors, j'ai levé les yeux vers les feuillages, j'ai cueilli une branche, fébrilement. Les feuilles en étaient vertes, lisses et pimpantes dans l'ombre de plus en plus profonde. Tout près de nous, un oiseau s'est envolé en pépiant. J'ai marché le nez en l'air, étrangement soulagée, et j'ai trébuché. Je me suis fait mal en tombant. La douleur m'a sortie de l'état cotonneux dans lequel je me trouvais depuis que. Je suis restée assise par terre, les mains en coupe autour de mon genou endolori, et j'ai hurlé.

Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas, derrière la colline, m'absorbe et me soulage. J'ai choisi de demeurer près de la mer. Si une nouvelle fois la destruction frappe un lieu que j'aime, elle s'armera de vagues monstrueuses, des trois soeurs de légende qui frappent chacune leur tour la côte inattentive. J'aurai une chance de glisser dans les remous. De laver à grande eau ma mémoire, qui me ronge. J'attends. Autour de moi, entre les murs blancs, chacun s'affaire calmement. Les sourires sont lisses, les sons feutrés, la musique douce. Les corps sont frais et vivants. Je devrais être soulagée, mais c'est comme si j'étais seule à avoir vu ce que j'ai vu, seule à savoir qu'à quelques dizaines de kilomètres de là, l'incompréhensible a englouti les gens de mon pays, une femme qui aimait parler aux arbres et la raison de celui qui l'aimait. Alors j'écoute le bruit des vagues, et j'attends.



Pauvre cloche je suis d'avoir cru que cet homme était différent des autres, abricots humains à la peau douce, la chair sucrée et le coeur de pierre. Pour lui, j'ai déposé ma vertu avec mes fringues, me dévêtant en feignant d'ignorer combien âpre et froide serait l'ascension de la montagne de culpabilité qui m'attendait, comme la face nord de l'Eiger. Et des années plus tard, engluée dans le goudron de la maternité, un enfant contre mon sein et un gouffre de solitude sous les pieds, je repense à la folie qui m'a menée jusque là. Qui m'a embarquée dans ce piège, ballotée dans cette vie-là que je ne rêvais ni souhaitais, comme on embarquerait sur la mer avec un maniaque de la perceuse, un éleveur de termites ou un couple de rats. Mon bateau est ivre, ma route livrée aux vents contraires, et tout ce que j'espère, confiante en le hasard, c'est que cette trajectoire fantasque finira sa ronde moqueuse dans une vasière qui soit un limon.


16 commentaires:

  1. impression : une partie de la personne est "morte". Il s'est passé quelque chose. Une fois que c'était fini, un soulagement, puis la prise de conscience. Alors il faut se raccrocher à l'enfance, une période avant, pour tenir.

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  2. tous ces textes sont très impressionnants mais je renonce à dire quoi que ce soit. L'exercice était difficile mais exprimer ses ressentis par rapport à un texte c'est beaucoup plus compliqué. Je continue à lire tous vos textes mais je délaisse mon clavier quelques temps.

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  3. Je ne pensais pas ces textes auraient autant d'effet sur les lecteurs, qui je le vois bien n'ont pas désertés, mais n'arrivent pas à commenter. Alors faisons autrement, qu'est-ce qui bloque ?

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  4. comme dans une conversation j'imagine. La peur d'être maladroite. Les mots sont dangereux et on ne connait pas les personnes qui lisent. La volonté de s'intéresser à celui ou celle qui a écrit alors que je suis projetée sur moi. La peur de ne pas être comprise. L'incapacité à parler de choses "floues" de manière imagée, il faut toujours que je reste précise, logique.

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  5. Je ne crains pas l'avis des lecteurs, pour la simple raison que je ne me sens pas du tout projetée dans ce que j'ai écrit, sauf peut-être dans le côté à la fois contemplatif et actif du narrateur. Et dans le genou qui fait mal.
    Mais pour en revenir au premier commentaire de Vergibération, quand on a la chance d'avoir eu une enfance heureuse, n'est-il pas normal qu'elle puisse servir de port dans la tempête?

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  6. Zygielle : oui et non. Certes l'enfance heureuse permet de poser des mécanismes de défenses adéquat. Mais une fois ces mécanismes en place, s'ils sont adéquats, il n'y a pas besoin d'aller les chercher d'en l'enfance, ils sont là à l'âge adulte aussi pas la peine de revenir en arrière, d'autant que ces mécanismes ont évolué avec nos expériences. Maintenant, chacun de nous devrait être capable de garder un regard d'enfant en continuant à s'émerveiller sur le monde. Beaucoup croient que devenir adulte c'est devenir sec, blasé, froid.
    Ici, je ressens plus quelque chose de nostalgique.

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  7. Première réflexion sur le vif :
    C'est très étrange les différences d'écriture d'un passage à l'autre : Premier texte, c'est un concentré d'oxymores poétiques.
    premiers paragraphes du second texte, on trouve un ensemble de comparaisons et de métaphores filées sur le champ lexical de l'eau.
    Ensuite, descriptions très détaillées par des trios d'adjectifs qualificatifs...

    Sinon, le dernier paragraphe est juste sublime. C'est tout ce que je peux dire. Autant d'information en 10 lignes avec autant de descriptions et une poésie latente, c'est vraiment beau.

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  8. Zygielle, ce que j'ai écrit dans ce com n'était pas spécialement par rapport à ton texte (fort bien écrit au passage). Le jeu de Vergi m'a pas mal bousculé et j'étais assez fatiguée ce jour là. En fait c'est un bel exemple de se mettre des contraintes inutiles : je trouve le principe d'écrire des coms très cool donc j'ai voulu y participer mais ça ne me correspond pas du tout. Pour moi la lecture est un plaisir très personnel, je m'imprègne d'un texte, je vis les émotions et je ne cherche pas à analyser le pourquoi du comment. Ensuite si j'ai beaucoup aimé un bouquin je l'offre à mes proches. De plus je me suis rajouter la contrainte de commenter rapidement et du coup ce n'est plus du tout un jeu pour moi! Après une première lecture, il faut toujours que je laisse murir les choses sans y penser. Au boulot je refuse de reférer des articles si je n'ai pas ce temps d'incubation nécessaire à mon imagination. Là j'ai voulu enfreindre ma manière de fonctionner...

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  9. Milady : je rebondis sur ton com. Pourquoi donc avoir voulu enfreindre ta façon de fonctionner ? Tout particulièrement ici ?

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  10. euhh, bêtement comme toujours! J'ai tendance à mettre le côté collectif avant le côté personnel. En fait j'ai pas "voulu", je n'ai pas réfléchi avant d'agir !

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  11. 2ème réponse : le coup de pied aux fesses du changement (lol), mais je vais éviter le changement contre nature !

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  12. Mais ce n'est pas contre nature, puisque c'est ce que tu as envie de faire spontanément ! Faut il donc tout contrôler ?
    C'est comme si tu regrettais ce que tu as écrit dans tes coms ou que tu avais l'impression d'avoir écrit des bêtises...

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  13. Pff difficile de s'exprimer...mais tu es très forte!
    Je commence par la fin (comme d'hab !) : NON je n'ai pas peur de dire des bêtises, on me dit même que je suis barge lorsque je fais une conférence sur des âneries que j'ai pu dire. Le problème n'est pas les autres... mais moi, en général je ne suis pas tendre avec moi.
    Ce que j'ai envie de faire spontanément c'est justement de devenir spontanée et d'arrêter de me prendre la tête (il est temps!), d'arrêter d'être dans le contrôle de moi-même. Mais il y a 2 choses: je n'ai pas du tout confiance en mes sensations-intuitions (même en science et pourtant...). Je n'arrive pas à formuler spontanément mes idées car je ne sais pas d'où elles sortent, ce sont des associations sur des mots, des couleurs... en général dans je ne me fais pas comprendre et ça m'énerve car je fixe ma barre très haute.

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  14. As tu remarqué que tu "ramènes ta science" à tous les sujets.Tu te caches derrière la science... La science n'explique pas tout... pour l'instant, ni dans l'instant d'ailleurs. Fixer ta barre très haut ne permet que 2 choses : chercher à être parfaite ce qui est impossible et te rendre inaccessible aux autres. Cette manie de toujours vouloir rentrer dans le cadre...

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  15. Ah oui, aussi : oui je suis très forte ! ;-)

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  16. non tu es "trop" forte ! j'adooooore discuter avec toi mais j'ai qd même l'impression de m'étaler !

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