samedi 18 février 2012

Exercice d'écriture - Résultat 6

Les écrits de Nakito


Le tribunal des animaux

 
Quoique quelque peu apeurée, la petite Ludivine était surtout fort contrite de se trouver là, de l'autre côté du miroir magique du placard. Il faut dire que ses poupées, docilement installées à table en attendant le traditionnel repas de pâte à modeler assaisonnée de cailloux blancs et noirs, allaient s'impatienter. Et que Maman n'allait pas tarder à passer pour l'extinction des feux. "Maman, je te déteste !" pensa-t-elle avec fougue et caractère. Car bien sur, tout ce qui arrive, c'est de la faute de Maman. Être punie et consignée dans sa chambre, c'est la faute de Maman. Que la jeune écervelée ait appâté des hirondelles avec de la mie de pain puis se soit ensuite livrée à une séance de tir sur ces victimes affamées et expiatoires, le tout avec le lance-pierre chapardé à son frère, cela n'entre pas en ligne de compte.

Alors quand, pour avoir voulu se donner raison en parlant à son reflet, elle fut aspirée par le miroir pour se retrouver dans ce monde étrange, sa vindicte intérieure ne changea pas de cible. Et si elle se retrouvait là, au milieu d’animaux aussi géants qu’étranges, c’était encore à cause de Maman. C’est beaucoup plus facile de haïr ce que l’on connait bien.

Le plus inquiétant des volatiles présents s’avance d’un air grave, le regard sombre posé sur la fillette boudeuse : « Je suis Maître Dodo, représentant de cette espèce disparue et juge suprême du tribunal des animaux. Jeune fille, vous allez être jugée pour vos actes de cruauté envers certains de mes congénères ».

Ludivine maugrée à nouveau « Maman, je te déteste. Et ta vieille dinde aussi ».



Je m’étais cachée derrière la porte maudite, fébrile, terrorisée, mes mains écrasant contre ma peau nue ce morceau de tissu qu’ils appellent serviette mais qui ne permettrait pas d’essuyer chihuahua cul-de-jatte. Mais pourquoi les serviettes sont-elles plus petites qu’un bandana ? Pour éviter de se pendre avec, c’est sur ! Car point de fuite possible, point de salut ni de retraite stratégique ; quand j’ai murmuré un « oui » timide et conciliant à mon homme qui me suggérait d’assouvir un de ses vieux fantasmes, la joie qui émanait de lui, à la fois pétillante dans ses yeux et raide dans son boxer, m’a immédiatement fait comprendre que je ne pourrai plus faire marche arrière. J’étais condamnée à me surprendre moi-même ou à me noyer dans un océan de remords. Alors je suis là, tremblante dans ce vestiaire de club libertin, à torturer cette maudite serviette qui refuse de couvrir à la fois mes seins et mon sexe. De l’autre côté de cette porte que je n’ose franchir, j’imagine des succubes sur-maquillées et des ventripotents en rut se vautrant les uns dans les autres dans des effluves de sueur, de foutre et de champagne bon marché. Ce bas-monde de bas-ventres n’est pas le mien ! Cette absence de codes sociaux me terrifie. Je veux me rhabiller, sortir et respirer le dioxyde de carbone à plein poumon.  Mais d’un geste qu’il croit tendre, mon homme me pousse vers cette porte qui m’effraie tant.

Je le sais maintenant. C’est trop tard, je le sais. Ma dernière part d’innocence est sur le point de s’envoler, au moment même où ma serviette de lilliputien s’échouera sur le sol. La porte maudite est désormais derrière moi et face à moi, les gens nonchalamment installés dans d’épais canapés pourpres ont tous oublié leur serviette respective. D’ailleurs, est-ce de la nonchalance que d’être tranquillement installé à siroter un cocktail pendant qu’un inconnu obséquieusement agenouillé à la tête plongée dans votre entrejambe ? Moi, en guise de décontraction, je gardais surtout les jambes serrées comme par une presse hydraulique, hésitant entre garder ma satanée serviette sur le haut de mes cuisses ou le jeter sur le sexe de mon mari lequel avait déjà oublié son cache-sexe sanitaire et manifestait une évidente satisfaction dans la contemplation d’une femme qui, bien qu’intégralement nue, avait tout de la posture d’une personne qui fait son lacet. Mais je n’ai pas le temps de réagir que déjà un nouveau danger se rapproche, plus palpable si je puis dire, sous la forme d’un couple qui vient s’assoir à côté de nous. Je n’ai même pas vu leurs têtes, mon regard a juste été fugacement attiré par le sexe de l’homme qui arborait une épilation ridicule jusqu’à mi-cuisse et par la poitrine de la femme qui défiait les lois de la gravité newtonienne. Mais j’avais raison de sentir le danger…

L’impossible tient dans une main. Et encore difficilement, l’impossible faisant un bon 18 cm trapu une fois réveillé. Dépourvu de la moindre capacité de réaction, je n’oppose aucune résistance quand mon voisin prend ma main, presque gentiment, pour la poser sur sa verge qui sortait de son hibernation. Illico, mon homme attrape mon autre main pour donner une symétrie parfaite à la scène. Je n’ai pas d’autre choix que d’entamer des mouvements de va-et-vient en cadence.  Sur le coup, Je me sens comme le skieur de fond face à un raidillon. Pousser sur les bâtons…Pousser sur les bâtons… Surement en train de lire dans mes pensées, la femme du couple inconnu s’installe devant moi pour me farter à coup de langue. Au point où j’en suis, il ne lui faut pas beaucoup de temps pour faire sauter le verrou de la presse hydraulique et m’écarter dans une pause indécente. Je ne prends pourtant aucun plaisir  mais je me laisse faire, docile. Mon corps est transparent. Je n’ai toujours pas regardé le visage de mon voisin mais maintenant que je suis en train de le masturber aux yeux de tous, je sais que je ne pourrai plus croiser son regard. Je tourne la tête vers mon homme avec un regard suppliant qui signifie « tu vois ce que je fais par amour pour toi ? Te rends-tu compte de la situation ? »

« Je te demande pardon » semble enfin dire son regard une fois qu’il eut attrapé le mien après de trop longues minutes à se délecter de ma mécanique manuelle et s’émoustillant de toutes les femmes présentes prises et entreprises dans des positions déconseillées par les ostéopathes. Je ne saurai jamais s’il a senti ma gêne ou s’il s’est juste inquiété de l’arrêt des mouvements de ma main sur son pénis mais quand il a compris que j’essayais de me sortir de la prise à deux opérée par la femme qui tentait de farter ma petite ornière et par l’homme qui tirait ma tête vers le bas, il m’attrapa à la fois fougueusement et amoureusement et tout en m’embrassant goulument, il m’entraina vers cette maudite porte pour la repasser dans l’autre sens. Tellement heureuse, je ne lui en voudrai même pas des quelques secondes d’hésitation qu’il a eu en voyant dans un dernier regard circulaire la demoiselle qui décidément mettait beaucoup de temps à refaire ses lacets virtuelles. En sortant, j’imaginais les remarques acides de nos compagnons d’un instant, interloqués d’être tombés sur des girouettes du cul et désespérés de devoir baiser ensemble comme un couple normal.

J’aime la pluie fine qui mouille à peine mon visage mais que je devine comme un voile sur la clarté blafarde des lampadaires parisiens. J’aime le monde extérieur, ses turpitudes, ses fantaisies, ses codes qu’on aime transgresser mais pas trop. J’aime ce couple d’adolescents que l’on croise sur le trottoir et qui s’embrassent avec l’innocence des jeunes qui ont la vie entière pour découvrir tous les méandres de la sexualité. J’aime m’encanailler mais j’aime quand l’échelle des perversions est gravie pas à pas. J’aime mon homme qui me sert la taille et hèle un taxi avec autorité pour que l’on se retrouve enfin chez nous. J’aime la vie quand elle s’écrit page après page et pas quand on saute directement à la conclusion.



Sous la pression d’un climat devenu d’un illogisme fou, la neige polaire succède aux journées anormalement douces et les pauvres vendeurs de bonnets ne savent plus à quel saint des soldes se vouer. De même, lorsqu’un groupe de copains décident de sculpter leurs corps et leurs ego en jouant au rugby, les aléas météorologiques ont des effets néfastes sur l’ouverture des stades et castrateurs sur les velléités sportives. En effet, même si le gel est bénéfique pour les glissades ludiques des enfants, il est néfaste à l’intégrité physique des sportifs. Maigre compensation, pour souder l’esprit d’équipe, il est toujours possible d’aller chercher quelques bouteilles à la cave pour une fiesta improvisée mais prometteuse. Ainsi, au gré du liquide qui s’écoule dans les gosiers frustrés, un joyeux concert de vociférations feintes et de calembredaines graveleuses saura comme un match cimenter un groupe de potes.



4 commentaires:

  1. A chaque fois il y a un parcours initiatique, une porte à passer. Et contre toute attente c'est plus compliqué une fois la porte passée. L'enfance puis la relation amoureuse ne sont pas le reflet attendu, d'autant que cela renvoie à une image féminine, représentative ici d'une certaine soumission. Et puis, la fin, une nouvelle initiation, mais derrière la porte cette fois la fête et enfin être reconnu pour ce qu'on est... mais uniquement à travers le groupe.

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  2. Ouf, je m'en sors bien !
    J'ai eu peur que tu déduises que la porte à franchir symbolisait une défloration et que j'étais un violeur d'enfant en puissance :-)
    Sinon, de façon plus terre à terre, le franchissement d'un porte ou d'une frontière quelconque est un moyen cinématographique ou littéraire de s'affranchir de l'antériorité tout en créant une attente. Or, dans un texte court, s'affranchir de certaines parties du récit pour se recentrer une phase de l'action est bien pratique...

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  3. Nakito : rien ne dit que tu n'es pas un violeur d'enfant en puissance, ce n'est pas parce que je ne l'écrit pas que je ne le pense pas... ;-) (ou comment comment faire une réputation à quelqu'un en 2 lignes).
    Plus sérieusement, tu devrais faire gaffe à ce que tu écris sur le net, ça reste toujours.
    C'est marrant de ramener mon commentaire aux notions de déflorer et de violer. Dans les deux cas c'est une initiation violente.

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  4. Ah, enfin du sexe !
    Non, je plaisante, au-delà de l'harmonie des phrases dont je suis littéralement fan, on retrouve pas mal l'idée de relations passionnelles mais aussi destructrices.

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