lundi 27 août 2012

Un peu de nostalgie...


Il y a quelques années, en fait je devrai dire presqu'une éternité, je fréquentais un restaurant japonais.
Il n'y avait pas longtemps qu'il avait été ouvert par un couple de Japonais qui parlaient très mal le français.
Un petit restaurant qui ne payait pas de mine, tout en longueur dans une rue très passante et réputée. Pour les parisiens, sur le trottoir en face de chez Colette, ce temple du vide.
J'y allais très régulièrement car c'était un des rares restau où je pouvais déguster un vrai wagarashi (poissons crus marinés) et j'avais sympathiser avec ce couple : elle toujours habillée sexy avec ses robes moulantes, longues et fendues haut la cuisse avec un comportement toujours un peu aguichant malgré une voix qui laissait sérieusement penser qu'elle devait être une maîtresse femme. Lui, presque une caricature d'un film de Kurosawa, petit, sec, une fine moustache, toujours en train de saluer très bas les gens qui entraient. Tout cela au son du "irasshaïmase !" lancé régulièrement par le cuistot, lui aussi Japonais et peu causant. J'aimais beaucoup discuter avec le patron, de tout, surtout de rien. Il était toujours souriant bien que préoccupé par la réussite de son restau et de toute évidence aussi par sa femme qui ne manquait jamais de lui faire un reproche en public...

Et puis la vie est ce qu'elle est, le restaurant a changé. La déco s'est fanée. Le contenu des plats aussi. Moins de morceaux de poissons. Le wagarashi n'était plus mariné quelques heures à l'avance, la sauce en était désormais juste versée sur les poissons juste à la commande. Le restau qui au début était plein de Japonais a vu sa clientèle devenir très touristique... Puis j'ai déménagé, j'ai fais bien des choses... Et je ne suis plus retournée dans ce restaurant. 

La semaine dernière par le plus grand des hasards je repasse dans la rue. Et mon premier réflexe est de demander si le restau existe toujours.
Oui, il est toujours là. Fermé pour vacances. La petite vitrine extérieure est crade. Les plats de présentation en plastique sont recouverts de poussière... Il rouvre quelques jours plus tard.

Une semaine plus tard, je me pointe comme une fleur bien décidée à aller voir ce qu'est devenu le restaurant. Les patrons sont-ils toujours là ? La déco a-t-elle changé ?

De l'autre trottoir j'aperçois la porte ouverte. La vitrine n'a pas été nettoyée. On dirait que la lumière est éteinte.
J'entre.
Il fait très sombre. La déco n'a pas changé. Elle est juste plus usée et décolorée.
Le cuistot est toujours là ! Encore plus renfrogné. Il ne lève même pas les yeux lorsque je passe devant lui.
Du fond de la salle un "irasshaïmase !" est lancé par la patronne.... De loin elle n'a pas trop changé, toujours ses robes longues et moulantes. Ah la fente a disparu et elle porte des lunettes. Une vraie "tenancière".

Mais ce n'est pas elle qui m'accueille. C'est lui.
Lui toujours aussi petit. Le cheveux désormais grisonnant. Toujours a se plier en deux à l'entrée du client.
Au moment où je me retrouve en face de lui, je le regarde et je me demande s'il va me reconnaître. Ce qui est stupide quelque part, pourquoi attendre qu'un commerçant vous reconnaisse après tant d'années et après tant de clients ?
Il se redresse me regarde et me dit "ça fait bien longtemps...".
"Oui". Je suis plutôt émue.
Il me conduit à "ma" table.
"Comme d'habitude ? Un chirashi, un wagarashi et un thé ?".
Je suis impressionnée. J'ai l'impression que la dernière fois que je suis venue c'était il y a une semaine.
"Ah oui alors surtout le wagarashi, il n'y a que chez vous que j'en trouve !".
Il rit et me salut.

Pendant la préparation, nous papotons. De son restau qui ne marche plus très fort. Il a pris pour la première fois cette année 5 semaines de vacances. Il a ouvert il y a 3 jours et a fait entre 3 et 4 couverts le soir... De ses cheveux qui ont grisonné. De ses enfants. 
En rigolant je lui dis "votre épouse est toujours là !".
Il grimace en faisant les yeux au ciel. Tout est dit. Nous rions ensemble.
Nous parlons du temps qui a passé... 11 ans.
Oui 11 ans que je ne suis pas venue.
Et il se souvient encore de ce que je commandais.
Ma commande est arrivée sous la surveillance de la patronne qui me lance des regards noirs et qui semble engueuler ses rares clients.

J'ai eu droit à la petite salade de chou déjà assaisonnée à la sauce soja.
Puis la soupe miso, pas claire du tout, très (trop) salée... Le fond de la casserole quoi...

Le bol de chirashi, lui, est aride. 9 morceaux de poissons pas bien épais. Mais du sésame sur le riz, de la ciboulette hachée sur le poisson... Y a pas à dire son petit bol ne peut plus être en concurrence avec les portions servis dans les autres restaurants... Mais que cette petite touche de ciboulette me manquaient mélangée à mon wasabi...
Le wagarashi n'a pas changé. Le poisson vient juste d'être coupé et la sauce versée par dessus. Mais là au fond de mon bol de wagarashi, je redécouvre le goût du "taco" (poulpe) qu'on ne trouve quasi plus nulle part dans les restaurants japonais (désormais tenus par des Chinois) sous prétexte que les "français n'aime pas le poulpe" (m'a-t-on dit un jour). Mais quel parfum cette sauce, je fini la sauce et buvant au bol...

Je demande l'addition. Non je ne boirai pas mon café ici. Il est temps de partir. Tout est vétuste, moi aussi sans doute.
Le patron est dans l'arrière cuisine je ne le reverrai pas. J'aurai aimé lui dire aurevoir.
Je me lève. 
C'est la patronne qui m'encaisse. Elle ne dit rien.
Puis elle me tend ma carte bancaire et me dit tout bas "ça fait longtemps...".
Je lui souris et je sors.
Je sais que je n'y retournerai pas.




7 commentaires:

  1. Très joli article, je ne sais quoi en dire car il n'y a rien à ajouter. Connaissant bien le quartier, je crois voir de quel restaurant vous parlez mais je n'ai jamais passé la porte. Passez une très bonne journée !

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  2. Ah la la tous ces gens qui se croisent sans jamais savoir qu'en fait ils se connaissent. Vertige de l'internet...

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  3. Pourquoi ne plus y retourner ?
    Sinon j'aime bien la façon dont vous avez écrit votre article..

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    1. D'abord parce que, bien que le tarif ne soit pas très élevé, la qualité n'est plus au rendez vous. Oser servir une soupe miso aussi trouble est impossible. Au Japon c'est un breuvage très clair, filtré justement. Alors les fonds de marmites ça va 5 minutes. Mais parce qu'aussi la "magie" est passée.

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  4. touchant, j'adore... merci

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  5. Très joli article.
    Est-ce que ce genre de situations se répètent plus souvent parce qu'on a tendance à être plus nostalgiques en vieillissant, ou c'est parce que notre monde change trop vite ?

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    1. Les 2 mon Capitaine. Je pense qu'avec l'âge, même si on ne regrette pas le passé, on a tendance à se rapprocher de certaines choses (lieux, personnes,....). Je pense aussi que quelque part on s'attend à retrouver ces choses comme on les avait laissé. Or c'est un leurre. Et puis il y a la curiosité aussi, si perso je change les autres aussi. Que deviennent ils ? Ici ce que j'ai retrouvé, bien que la bouffe ne soit pas au top, ce sont des gens qui deviennent plus caricaturaux avec le temps (moi aussi sans doute !) mais toujours eux mêmes. Je crois que je peux ne pas y revenir parce que j'ai retrouvé ce que je venais cherché. C'est plus difficile lorsqu'on ne retrouve pas, comme lorsqu'on a habité dans une maison et que celle ci est remplacée par un immeuble par ex.
      En fait je ne suis pas sûre que ce soit de la nostalgie, mais juste un besoin de revenir en arrière. Or c'est impossible et il faut se confronter à cette impossibilité.

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