mercredi 19 septembre 2012

Les scarifications

Tout de suite lorsqu'on entend le terme "scarification" on pense aux actes rituels voire religieux de marquage du corps.
On pense à ces femmes et ces hommes de certaines tribus africaines qui se traçaient des lignes ou des points jusque sur leurs visages pour paraître à la fois conforme aux attentes initiatiques et aux canons de beauté en vigueur.


Contrairement à ce que l'on peut lire parfois, ce ne ce sont pas des tatouages mais bien des scarifications, c'est à dire des incisions superficielles de la peau.

Les peaux noires cicatrisent en général assez mal et forment facilement des "chéloïdes", c'est à dire des poussées de peau cicatricielles gonflées et dures. Les cicatrices apparentes suite à des blessures volontaires peuvent donc former des tracés esthétiques ou tout du moins décoratifs.

On retrouve cette volonté dans nos contrées aux peaux plus claires où certains n'hésitent pas à tenter d'obtenir ces tracés. Comme les chéloïdes chez nous ne sont pas monnaie super courantes, il en faut plus vous vous en doutez pour obtenir cette profondeur de marquage. Il s'agit donc de se faire faire enlever de la peau selon un tracé prévu d'avance par un soi-disant professionnel (bon certains se sont formés auprès de chirurgiens de leur connaissance il est vrai) que l'on trouve au milieu des tatoueurs et pierceurs. Au scalpel est découpée une bande de peau qui va cicatriser. Plus la bande est large plus la cicatrice est grande, car les peaux claires cicatrisent plutôt bien et il en faut donc plus. Il faudra ajouter aussi quelques "traitements" afin d'obtenir des chéloïdes, comme se mettre du jus de citron sur la plaie (certains préconisent de la crême à raser...), bref de l'acide afin d'obtenir la cicatrisation la plus pourrie possible qui laissera une marque indélébile et surtout visible.


avant/après, ce n'est pas très spectaculaire si on laisse cicatriser "normalement"


On peut bien sur envisager, comme cela se pratique encore, un marquage au fer rouge qui du fait d'une brûlure au 3ème degré laissera une cicatrice plus marquée.

Rien de bien nouveau sous le soleil, les scarifications de ce style existent donc depuis longtemps. Elles ont trouvé un renouveau dans nos Sociétés car le tatouage ne permet plus de se différencier des autres (si vous fréquentez un peu les plages vous aurez remarqué que le taux de personnes avec au moins un tatouage frôle parfois les 70 %), il a donc fallut trouver plus. Plus, ce sont les scarifications. Quelque soit la méthode employée c'est très douloureux.

J'en vois déjà qui me diront qu'eux n'ont pas eu mal. La souffrance est très individuelle et est surtout liée à la motivation... à l'habitude aussi. 

La grande question est de savoir si les scarifications que nous venons d'approcher ci-dessous relèvent des troubles des comportements ou non. Bref, est-ce de l'automutilation ? (j'aime les sujets polémiques).

La question a surgit en fait au détour d'un email échangé avec un de mes commentateurs (qui se reconnaîtra) d'abord sur ce que recouvrait le terme de scarification mais aussi avec un léger dérapage sur le soin qu'il fallait apporter aux personnes portant des scarifications. Pour faire court (et ne pas écrire encore une fois "bref"), faut il traiter différemment les scarifiés des automutilés ?

Alors vous l'aurez bien compris les automutilés sont des scarifiés. Les adeptes de l'automutilation (j'aime bien "adepte" ça a un côté secte) font subir à leur surface corporelle des atteintes plus ou moins importantes, souvent des incisions ou des brûlures. Sauf qu'ici il n'y a aucune recherche esthétique. Encore que je me le demande. Car pourquoi donc aligner les traits de cutter ou faire des croisillons ? Facilité / rapidité de tracé ou recherche d'ornementation ? Après tout pourquoi l'évacuation d'une tension devrait-elle donner lieu à n'importe quoi ? N'empêche on voit rarement des automutilés se tracer des courbes ou des symboles nécessitant un tracé complexe. Certains auraient peut être un début de réponse à apporter.

Les scarifications ornementales sont elles toutes uniquement liées à la volonté de décoration du corps ? Non. Il suffit de regarder sur l'internet pour voir que certains personnes qui s'autopratiquent des scarifications tracent certes des symboles ou des dessins mais d'une main malhabile avec n'importe outil (ciseaux, pince coupante...) avec une volonté évidente de marquer son corps non pas d'un décorum mais bien de faire mal à leur peau. il existe une volonté non pas d'évacuer une tension mais bien de faire mal au corps, corps mal aimé, mal perçu ou perçu inadapté. Nous sommes toujours dans l'automutilation mais la motivation en est différente.

Ensuite, bien sur nous avons ceux qui se font scarifier comme ils se font tatouer (d'ailleurs on a souvent d'abord piercing, tatouage puis scarification). Dans cette progression dans l'atteinte corporelle définie comme ornementale, on constatera néanmoins une progression dans cette atteinte corporelle. Est-ce parce qu'il faut aller de plus en plus loin, de plus en plus dans la souffrance ? Ou parce qu'on n'a pas osé dès le départ se faire scarifier ? On trouvera certainement les deux mon capitaine. Pourtant la démarche n'est pas la même. Se scarifie-t-on pour se décorer ou pour se modifier ? Décorer et modifier vont de pair me direz vous. Oui et non. Car tatouage et scarification ne sont pas réversibles. Pas comme les piercings ou un foulard...

Les scarifications servent donc à marquer son corps, le modifier peut être, tout en faisant passer un message à long terme. Pour les autres et pour soi. Un message qui vous suit jusqu'à la mort et qu'il faudra expliquer aux autres parfois. Tout comme le tatouage. 

Certaines scarifications restent symboliques, voire initiatiques il est vrai. Comme pour le piercing ou l'année passée à l'étranger, le tatouage ou la scarification vient marquer un passage vers un autre état ou "laisser une trace" d'un événement important.

Mais si le tatouage fait aussi appel à l'effraction corporelle et à la souffrance, on ne retire rien. Dans les scarifications il s'agit de retirer de la peau, un bout du corps, un bout de Soi. Certains deviennent accro et se font scarifier à tout va pour compléter leur tatouage voire les recouvrir. Ils auront enlevé beaucoup de leur peau et en auront une nouvelle qui la remplacera. Une façon de faire "peau neuve", une peau dans laquelle ils se sentent mieux et qu'ils ont pu contrôler le plus possible.

Alors comment traiter ces blessures ? les scarifications à visée ornementale et les automutilations seront certainement soignées de la même façon. Après tout une incision ou une brûlure reste une atteinte corporelle quelle qu'en soit les raisons. Mais un automutilé sera-t-il à prendre en charge par les professionnels des soins de la même façon qu'un scarifié ? (car un nombre certain de scarifiés finissent aux urgences : oups ça fait très mal, oups ça s'est infecté, oups ça cicatrise très très mal, oups ça se nécrose autour et j'en passe). Un automutilé a besoin d'une prise en charge psychologique ou psychiatrique. Un scarifié ? Et oui aussi dans beaucoup de cas. Tout dépendra de l'âge et de l'amplitude des scarifications. N'oublions pas non plus que toute atteinte corporelle permet la libération d'endorphine auquel une personne ne situation de fragilité psychique va vite devenir accro. Il lui faudra donc se faire "retoucher" plusieurs fois et de plus en plus fortement. La violence doit détruire le corps. 

Voici un bel exemple de scarifications "automutilations" sur l'avant bras qui ont dérivé en scarification "ornementale" sur le haut du bras. Même combat.
 

Voila donc pour résumer, le terme "scarification" recouvre plusieurs types de pratiques mais souvent une même réalité de souffrance psychique dans nos pays occidentaux.


7 commentaires:

  1. Personnellement je tiens à faire un lien avec les autres modifications corporelles pratiquées en chirurgie esthétique. Je reconnais à sa juste valeur la chirurgie esthétique réparatrice, mais en dehors de cela je ne suis même pas sur que même recoller des oreilles soit une bonne chose en soit.
    Pour le reste gonflement de poitrine, liposuccion etc... ce sont des actions sur le corps qui amènent à une modification esthétique et qui font souffrir, courir des risques liés aux suites opératoires, à la cicatrisation etc... de la même manière que les scarifications ou que toute autre modification corporelle.
    Personnellement même si je ne franchirais pas le pas je suis assez fascinée par ceux qui se font poser des implants sous dermiques, j'en reconnais bien plus la valeur esthétique que celle d'une poitrine artificiellement volumineuse.

    Après est-ce qu'il y a davantage nécessité de soin sur une personne à la recherche de son identité corporelle dans des modifications moins bien accepté par la société? Je ne vois pas pourquoi.

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  2. Voila une discussion très intéressante.
    Alors laissons la chirurgie réparatrice de côté, je suis d'accord. Bien qu'on soit dans une modification de ce qu'on est devenu dans le but d'arriver à un état qui n'existe pas (plus). La différence est bien sur que la modification survenue n'a pas été voulue ni même désirée c'est ce qui la rend destructurante.

    Pour la chirurgie esthétique, normalement il y a aujourd'hui obligation de consultation d'un psychologue avant intervention car justement beaucoup de personnes font appel à ce type d'intervention non pas pour pallier une lacune corporelle (réelle), mais un état perçu comme étant anormal (en plus ou en moins ou pas adapté socialement ou surtout pas adapté à l'image qu'on croit que les autres ont de soi). Dans ce cas il ne faudrait pas les opérer mais bien passer par une psychothérapie et des anxiolytiques afin de réussir à s'accepter et s'aimer. Mais comme l'avis du psy n'est que consultatif on est encore loin d'arriver àa la fermeture de quelques offices esthétiques... Néanmoins la chirurgie esthétique répond quand même à une visée de "normalisation", on se fait opérer pour correspondre à un critère de beauté perçu comme étant facilitateur socialement (moins de rides, plus de seins et en ce moment moins de seins et plus de fesses). Une femme qui se fait gonfler les fesses ou un hommes qui se fait gonfler les testicules modifient leur corps de façon à être dans le norme du milieu qu'ils fréquentent et pensent en tirer un bénéfice. Les modifications corporelles telles les scarifications, puisque c'est le sujet ici, sont visibles et modifient le corps de façon à sortir de la norme dans laquelle on évolue. On l'a vu avec le tatouage, dès que beaucoup de personnes sont passées au tatouage, il a fallut pour certains trouver autre chose pour se différencier de la 'masse'. Cela répond donc sur le principe à un besoin de différenciation. On pourra toujours discuter de ce besoin de ne pas être comme les autres ou en tout cas de s'éloigner d'une norme perçue. Ceci dit du coup ça répond bien à une mode. En dehors des premiers qui ont testé la technique, du coup en voulant se différencier ces personnes créent la norme et se retrouvent dedans, mais c'est un autre sujet. Bref, ces personnes ne cherchent plus à se rapprocher d'une norme mais à s'en éloigner. OK pourquoi pas ? Mais pourquoi choisir de se faire mal ? Ils pourraient s'habiller de façon bizarre, inventer une nouvelle façon de se coiffer.... Non il faut toucher au corps, lui faire mal, il faut que cela se voit.
    Ces modifications sont moins bien acceptée dans nos Sociétés parce qu'on n'en voit pas l'utilité. Et surtout je pense parce que parfois on a l'impression qu'il y a une recherche de se dégrader et de choquer l'autre à travers cela. un piercing au nez, au-dessus de la lèvre ne gène pas, pas plus que des boucles d'oreille. Ce qui va être moins bien accepté ce sont des piercings par exemple en très gros diamètre visibles avec l'impression que celui (celle) qui les porte veut absolument qu'on le regarde, comme s'il attendait notre regard de dégoût ou de gène.
    La chirurgie esthétique lorsqu'elle reste raisonnable ne permet pas vraiment de distinguer les "retouchés" des "vrais" et cela ne gène en rien l'intégration dans tous les milieux sociaux. Or les bodmodés ne s'intègrent souvent qu'entre eux lorsque cela se voit trop ou que le corps est très modifié. Ils trouvent déjà que la Société ne les acceptent pas et en plus ils font tout pour rester à l'écart de cette Société. Certains y trouvent leur vie, mais parfois on pourra se demander s'ils ont encore le choix.
    (mon message est trop long, voir la suite en dessous)

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  3. (suite)
    Quant à la notion d'identité corporelle, on se demandera pourquoi il faut la rechercher... Tu sais depuis ton plus jeune âge que tu as un corps, deux bras, deux mains... Donc si cheminement il y a besoin, c'est qu'on est en présence d'un trouble soit du schéma corporel, soit de l'identité, soit des comportements (dysmorphophobie ?).
    Pour répondre à ta question donc, je dira qu'il faut la reprendre à l'envers : y a t il nécessité de soin sur une personne à la recherche de son identité corporelle dans des modifications moins bien acceptées ? Je le crois tout autant.

    (les implants sous dermiques ont une volonté purement esthétique, d'abord ça ne fait pas trop mal, l'intégrité corporelle est peu touchée. Lorsqu'il y a volonté de modifier son corps, je pense qu'on est dans une toute autre démarche non pas d'identité corporelle mais de créer 'autre chose', de tendre vers une évolution du corps qui pourrait être différente. Un côté artistique et expérimental).

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  4. De ces (longs) messages, je retirerais d'un point de vu psychologique deux notions opposées :
    Quelles que soient les types de mutilations (chirurgie, tatouages, scarifications, etc...), on peut distinguer deux comportement diamétralement différents :
    - Ceux qui veulent modifier leur apparences pour ressembler à la masse ou tout du moins au sous-groupe auxquels ils souhaitent appartenir.
    - Ceux qui veulent se différencier de la masse et se placer volontairement hors des normes établis.

    Or il est clairement établi que pour la scarification, le but ne peut être que de s'exclure de la masse, ce qui en fait une technique à mon sens différente de la chirurgie ou du tatouage, lesquels peuvent permettre de s'assimiler au groupe.

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    1. Je suis d'accord avec toi... pour l'instant. Comme je l'écrivais au départ les piercings servaient s'écarter de la masse. Or le nombre de jeunes qui y sont passés a fait que c'est devenu une "norme" en tout cas dans une tranche d'âge, c'était donc un moyen d'appartenance à un groupe restreint isolé socialement. le tatouage permettait à peu près la même chose, même dans le cadre des prisons, on se marquait pour montrer qu'on avait un vécu asocial mais en même temps c'était la marque d'une appartenance à un milieu. je pense que les scarifications réalisées dans un cadre (soit disant) non automutilatoire relèvent du même fonctionnement. Piercing et tatouage sont dépassés, il faut plus. Pour l'instant on s'écarte d'une certaine norme par la scarification tout en s'intégrant dans un groupe d'initiés. Maintenant, au risque de me répéter, ce qui m'interpelle le plus c'est que dans cette pratique on est clairement dans l'atteinte à la peau. On ne la troue plus, on ne la recouvre plus, on l'enlève.
      Quant aux scarifications automutilations, c'est un autre principe puisque la volonté n'est pas d'enlever la peau mais bien de faire mal à l'enveloppe corporelle à défaut de faire mal à celui/celle auquel on aimerait vraiment faire mal.

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  5. Hmmm...
    En lisant et voyant ca j'accepte toujours pas qu'il y ai le meme terme pour les deux....

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    1. Je comprends, mais nous n'avons pas le pouvoir de refaire le dictionnaire ! Mais il est clair que ce terme à lui tout seul recouvre des pratiques et des aspects psychologiques très différents.

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