mardi 6 novembre 2012

Enfant de prostituée, enfant de la honte ?

Il m'arrive de récupérer certains patients en lambeaux.
Ils sont détruits par la vie, par leurs traumas.
Il faut bien avouer que certaines personnes vivent des choses extraordinaires, extraordinaires dans le sens où ça n'a rien à voir avec ce qu'on peut s'attendre de la vie.
Mais si les traumas sont importants, ce qui est l'est surtout c'est comment est perçu et ressenti le trauma.
C'est bien pour cela que d'une personne à l'autre un même trauma n'aura pas les mêmes répercussions.
Le ressenti peut venir bien après le fait, des fois des années après, transformant ainsi un souvenir en trauma à force de revécu, de rabâchage et de réinterprétation en fonction de l'âge, du lieu, de l'environnement et de l'époque.

C'est ainsi que j'ai reçu un jour une patiente.
35 ans, avec l'air d'une ado. Très belle, très grande, un vrai top model.
Lorsqu'elle m'a dit son âge je me suis dit "aïe, ça bloque".
Ca bloque à l'âge du trauma "principal" bien sur.
Mais il y a eu d'autres traumas, multiples et répétés.
Et après m'avoir racontée son histoire de façon totalement décousue, destructurée même, incompréhensible parfois au point que je n'arrivais pas à comprendre la chronologie des faits, j'ai fini par entendre que sa mère se prostituait depuis l'adolescence. 

Elle m'a balancé ça en guettant mine de rien ma réaction.
Comme il n'y en n'a pas eu, elle a continué son récit.
Ca revenait de temps en temps dans son discours.
Ca revenait d'autant plus que sa mère lui avait bien expliqué dès sa plus tendre enfance qu'elle avait été désirée et qu'elle était un enfant de l'amour.
"Vous avez connu votre père ?"
"Non, c'était un client qui revenait de temps en temps m'a dit ma mère, mais elle était amoureuse de lui et elle a décidé que ce serait lui mon père".

Mais bon toute cette histoire de relations compliquées aux hommes, de relations compliquées à la mère, c'était bien sur à régler, mais je sentais bien qu'il y avait autre chose.

Un jour en partant, alors que comme tous les patients elle me lâchait une phrase importante devant la porte, je lui lance "et puis un jour vous cesserez d'avoir honte d'être une enfant de prostituée !".

Ca a fait son chemin jusqu'à la consultation suivante.

Elle m'en a reparlé la première. 
Oui c'est vrai elle avait eu et elle avait encore honte.
Honte de la profession de sa mère, honte d'en être issue.
A l'école "profession du père : ---??? --", "profession de la mère : euuuuh... secrétaire ?".
Sa mère a du changer bien des fois de profession en fonction de son humeur et de ses envies.
Comment écrire : prostituée ou travailleuse du sexe ?
Sa mère elle-même se présentait comme secrétaire la plupart du temps. 
Nous fréquentons tous d'ailleurs sans le savoir tous les jours des femmes,des hommes qui se prostituent et qui se disent secrétaire, infirmier, architecte....  Vous les rencontrez chez le boulanger, à la sortie de l'école, au club de gym...

Il a fallut rassurer cette patiente. 
D'abord s'il n'y avait pas de prostitution, il y aurait sans doute plus de problèmes sociaux.
Ensuite, sa mère avait fait le choix de se prostituer. Elle n'avait pas de mac, elle travaillait lorsque sa fille n'était pas là. C'était un choix personnel, contre toute attente elle aimait son travail. Pourquoi refuser le choix de sa mère ? 
La différence est-elle si grande d'avec des actrices de films pornographiques ? En dehors du fait qu'il y a un contrat de travail... Ou avec même parfois la ménagère qui en échange d'un toit et de nourriture accepte de se livrer sans plaisir au "retour du guerrier" ? 
Tout est question de perception.

Après tout cette patiente se devait surtout d'être fière de sa mère. 
Elle avait été libre ses choix, elle avait été indépendante, elle n'avait jamais dénigré ses clients, elle avait fait un enfant qu'elle avait aimé et bien élevé, elle l'avait tenu éloigné des "occupations", elle l'avait poussé à faire des études... 
Bref, cette description pourrait s'appliquer à la plupart des femmes qui travaillent.
Alors "prostituée" ce n'est qu'un mot. 

En psychothérapie, la honte a fini par s'estomper. 
Ca a permis de libérer beaucoup de choses.
De se libérer soi surtout.



18 commentaires:

  1. Je ne veux pas être désagréable mais je fais partie du milieu hospitalier et ton article me choque un peu, par ses détails, mots, et histoire d'une de tes patientes qui peut se reconnaître si par pur hasard, elle te lit... Ou est donc le secret professionnel ? pour le coup je trouve qu'il est un peu bafoué... C'est un avis personnel... Partager certaines histoire de tes patients, je trouve cela un peu limite..

    Mais je trouve ton article très bien écrit et intelligemment présenté...

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    1. Ce n'est pas la première fois que des personnes du milieu hospitalier me contacte à ce sujet. C'est assez étrange de voir qu'il y a des personnes qui pensent vraiment que mes patients peuvent se reconnaître.
      Et lorsque P. Peloux écrit sur les patients aux urgences personne ne vient lui dire que ceux qui y sont passés pourraient se reconnaître...

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  2. Pardon pour mon commentaire sur ton article, ne voyant plus mon commentaire, j'ai cru qu'il avait été supprimé...

    Effectivement certains professionnels écrivent sur leurs patients mais surtout pour parler de leurs pathologies, de leur vécu aux Urgences ou autres services.. Je trouve qu'aller voir une psychologue pour y raconter ces problèmes, sa vie, est une démarche très personnelle, ça ne touche pas un problème médical mais psychologique, ça traduit un mal être...

    Sincèrement raconter une partie de des entretiens que tu peux avoir avec tes patients, avec des détails précis, sur un blog qui peux être lu de n'importe qui, c'est pour moi trahir le secret professionnel. Ces personnes se confient en toutes confiance, et tu en parles sur un blog public.... c'est très limite.

    Encore une fois, je ne veux pas être désagréable, je t'explique mon ressenti par rapport à cet article.

    Dans mon service, dire que l'on a eu une mauvaise journée sur un réseaux sociaux est déjà considerer limite par rapport au secret professionnel...

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  3. Je valide les commentaires et comme je ne me connecte pas trop souvent, ils apparaissent parfois plusieurs heures après.

    Parler des pathologies d'un patient c'est parler de lui et le secret professionnel s'applique encore plus en médecine. Pourquoi vouloir séparer le médical du psycho ?
    J'aurai donc le droit de dire qu'un patient de 30 ans, est arrivé chez moi avec des hématomes cutanés et je n'aurai pas le droit de dire qu'il souffre d'une névrose ?
    Le patient du médecin va le voir en toute confiance aussi...
    Maintenant si ça peut -encore une fois- rassurer tous les praticiens qui me lisent, il y a plein d'éléments changés dans ce que je décris et des fois je parle d'un patient alors que c'était une patiente et l'inverse est vrai.
    Et puis faut arrêter de croire que les patients se reconnaissent, il y en a plein qui vivent les mêmes choses, d'un point de vue purement psychologique la personne unique ça n'existe pas.

    Lorsque je passe dans les services hospitaliers et que j'entends ce que se raconte les infirmières entre elle ("tiens, le 32 n'arrête pas d'appeler, j'en ai marre de ses angoisses...") ou dans les services de réa (en courant dans le couloir "le 45 fait un arrêt cardiaque !), on viendra me reparler du secret professionnel qui devient n'importe quoi (maintenant seul le médecin peut dire si une intervention bénigne s'est bien passée et parfois il faut attendre 5 heures avant de pouvoir le voir !).





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  4. bonjour, tout d'abord merci pour ce blog que je trouve super enrichissant.
    cet article me touche personnellement. jai eu un peu ce vecu, mais avec ma grand mere, qui fait encore de nos jours ce "metier la" (sans commentaires svp.. lol.
    Cela me touche, puisque cela ma toujours donné honte d'elle, de ce quelle pouvait faire pour gagner de l'argent alors quelle pouvait choisir un metier normal si on peut dire, mais qui rapporte beaucoup moins ds son cas. comment passer au dessus de cela , sans avoir honte, sans la sentir sale, a ne plus oser men approcher. Javoue que savoir comment cette femme a reussi a sen sortir mintrigue beaucoup.

    Ma psy avait beau me dire que cela ne me regardait pas (cest sure, mais jy pense quand meme)jai tout de meme etait confronté a son metier vers lage de 10 ans, et en suis rester assez tourmentée, hesite a dire traumatisée.


    Personnellement en ce qui concerne l'anonymat des patients, tant que aucun nom ou aucune adresse, aucune ville nest mentionnée, pour moi le secret pro reste gardé, mais chacun sa vision j'en convient

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    1. Merci pour ce très beau témoignage.
      je rejoins ta psy sur le fait que sa vie ne te regarde pas et je ne la rejoins pas sur le fait que comme tu fréquente ta grand-mère quelque part tu sais ce qu'elle fait et donc, si cela ne te regarde pas, cela a un impact sur toi.
      Je crois que le problème c'est la sexualité que tu projettes sur elle. Tu ne te poses pas la question de savoir comment tes parents ont fait pour t'avoir ou si tes parents continuent à avoir une sexualité et si, c'est une hypothèse, après tout il se ne livrent pas à des "turpitudes inavouables" (lol). Et bien elle c'est pareil, elle a une sexualité. Sa sexualité ne te regarde pas et ne devrait même pas t'effleurer. Te demandes tu si ta mère est sale d'avoir couché avec ton père (et peut être d'autres avant, pendant lui) ? non et bien pour elle c'est pareil. Ses clients sont ses amants. Ils paient comme d'autres paient le restaurant et le cinéma pour arriver à leurs fins.
      Est-ce donc si horrible d'aimer la sexualité ?
      Je pense, à travers ton écrit, que ce n'est pas ta grand mère qui te fait honte, mais le regard que les autres posent sur elle. Et puis il y a certainement une problématique lié à la sexualité, perçue comme sale.

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    2. Bonjour!! Merci pour ce retour!

      il ya beaucoup de vrai ds ce que tu ecris.. je connais mes soucis, et travaille dessus avec le temps.cela se reglera peu a peu puis avec l'age aussi.

      jaime ta vision des choses, cela ne me regarde pas, nest pas de mon resort. je dois vivre avec, et l'acccepter . Point....

      cest surtout que je me suis sentie nmoins seule d'un coup grace a ton recit sur cette femme. Rasurée aussi, peut etre de ne pas etre la seule a avoir vecu cela, et savoir que l'on sen sort de ces tourments est rassurant.
      Un grand merci a toi!!

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    3. De rien. J'espère qu'un jour tu arrêteras de la regarder comme une femme mais juste comme une grand mère et que ce jour là tu pourras la serrer dans tes bras en pensant simplement que ta grand mère elle est super.

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  5. Je trouve que parler de la pathologie d'un patient est moins grave que d'un problème psychologique,c'est mon avis.

    Dans ses services, le nom d'un patient n'est pas citer, elles s'expriment peut être pas de la bonne façon mais on ne peut pas empêcher ça... Et par rapport a la réa, quand il s'agit d'un arrêt, le secret passe au 2nd plan...Encore une fois ce n'est pas sur un blog... Je ne pense effectivement qu'il y a peu de chance pour que te patients te lisent mais je voulais qand même dire mon ressenti...

    Tous le monde fait sa vie avec la conscience que l'on a... Si tu es tranquille, je n'ai pas a te dire ce que tu dois faire ou penser...

    Je trouve appréciable de pouvoir en discuter

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    1. Nous sommes là pour discuter de tout.

      Mais pour changer de sujet ce qui me choque le plus dans tes commentaires c'est que tu n'arrêtes pas de dire "je ne veux pas être désagréable" conjointement à "je ne dois pas te dire ce que tu dois faire", pourtant tu justement tu n'arrêtes pas d'essayer de me dire ce que je dois faire...

      Mais je reconnais tout à fait ton droit de penser, mais il serait souhaitable que tu assumes mieux. Oui tu peux être désagréable et alors ? Ce n'est pas la peine de s'en excuser du moment que ça reste respectueux et cordial. Et je fais ce que je veux, il n'y a rien à craindre de ce point de vue. lol

      Au plaisir de te lire.

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    2. Je ne te connais pas et je ne sais pas comment mes commentaires auraient pu être perçus, je voulais juste par ces "excuses" faire comprendre que je ne cherchais pas a faire une polémique... Juste une envie de partager mon ressenti...

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  6. Personnellement je comprends la réaction de Rose BB en première instance (au fait ca me fait penser : à quand un article sur le choix du pseudo? :-)) mais il ne me semble pas que le secret professionnel soit bafoué sur ce blog. Les patients ne sont pas nommés, ils restent anonymes donc leurs "secrets" sont dans tous les cas préservés. Puis la probabilité que les patient(e)s de vergi lisent ce blog doit être infime et, même s'ils le lisent, ils ne savent pas (pour la majorité je pense) qu'elle est leur psy.
    Et dans le cas où ils se reconnaitraient quand même ou croiraient se reconnaitre, je pense que le pire n'est pas tant la trahison du secret professionnel mais la confrontation à l'analyse froide et rationnelle (que le patient n'est pas toujours prêt à entendre) du professionnel, en l'occurence le psy... qui, si j'ai bien compris, par le phénomène du transfert va souvent créer d'autres attentes chez le patient...

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  7. Et puis dans l'histoire de la psychanalyse, psychologie et autres, c'est par l'étude des cas cliniques que se basent les différentes théories et conclusions, non ? Les psy les plus célébres ont utilisé et publié des pans d'histoires de leurs patients et de leur probématique pour corroborer leurs opinions et éventuelles théories.

    Enfin, tout ca pour dire que ca ne me choque pas même si, en tant que patiente, je n'aimerais pas, si j'allais chez un psy, qu'il parle de moi sur son blog... :-)

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    1. Je pense que plein de non patients peuvent se reconnaître dans mes exemples.
      Et mes patients doivent parfois penser que je parle d'eux même si ce n'est pas le cas car bien des personnes vivent des situations proches.
      Et je pars aussi du principe que l'expérience des uns peut servir aux autres.

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  8. J'aime beaucoup cet article, et cette phrase "d'un point de vue purement psychologique la personne unique ça n'existe pas"
    Meme apres des mois et des mois de lecture, ici j'apprends toujours des choses !

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  9. Bravo la psychologue!

    "fils de pute" ce ne sont que des mots... Il est clair que l'auteure n'a aucune empathie envers une personne comme moi, qui doit survivre avec le stigma associé à cette insulte/réalité.

    La prostitution "volontaire" est le résultat d'une série d'invalidités mentales. Il faudrait commencer par le comprendre avant de vouloir faire accepter en tant que "travail" cette dépravation dévastatrice aux personnes qui en souffrent le plus : les enfants concernés.

    Si vous aviez tenté cette misérable démarche face à moi, je vous aurais bouffé toute crue.

    Signé : la progéniture de "Marie" (Sexe, prostitution et contes de fées), stéréotype de la veille pute mensongère, qui abandonne son enfant pour consacrer sa vie à son "occupation".

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    1. La psy n'a pas à avoir d'empathie, ce n'est pas son rôle, ça c'est le rôle d'une mère. Un transfert rien qu'à la lecture d'un article, bravo c'est du rapide et je m'en félicite. Au moins, progéniture de Marie (immaculée conception je suppose. Le choix est intéressant) tu défoules ta colère quelque part, sans qu'on comprenne bien pourquoi d'ailleurs. Mais au lieu de t'épandre partout, va voir un psy et engueule ta mère.
      Maintenant juste pour plus d'éclaircissement, en quoi est-ce stigmatisant d'être fils de prostitué puisque c'est la réalité. Le fait qu'une femme se prostitue lui enlève-t-il son statut de femme et de mère ou plus simplement de citoyenne ? Non.
      Alors oui la prostitution volontaire existe, il faut arrêter de se leurre. Il peut y avoir différentes raisons : parce qu'on pense ne rien savoir faire d'autre, parce qu'on est acculer financièrement mais aussi parce qu'on aime le sexe ou parce que ça procure de l'argent rapidement et facilement. Les enfants en souffriraient moins s'ils acceptaient l'idée que leur mère a fait soit ce qu'elle a pu soit ce qu'elle a voulu. La preuve la tienne a préféré se prostituer que de s'occuper de toi, elle a donc fait son choix en toute liberté. Maintenant, il faut aussi descendre de ton nuage, l'instinct maternel n'existe pas. Ce n'est peut pas parce qu'elle se prostituait qu'elle t'a laissé, elle l'aurait peut être autant fait si elle avait été secrétaire ou pdg... ce n'est pas une question de job, juste qu'elle ne voulait pas de toi. C'est avec ça qu'il faut que tu deales...

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