mercredi 26 décembre 2012

Le membre fantôme

Non, messieurs, il ne s'agira pas ici du dernier film hollywoodien issu des créations Marvel.

Non, mesdames, je ne parlerai de la particularité du membre sexuel de certains de vos partenaires..

Encore que(ue)...

Je resterai en fait très terre à terre en vous parlant de ces personnes qui ont perdu (oukilai ?) une partie de leur corps et qui ont la perception que cette partie existe toujours. Voire vit une existence totalement indépendante.

En psychologie, la notion de membre fantôme est communément nommé "illusion perceptive".  En effet, la personne amputée (volontairement ou non) est capable de ressentir le membre manquant et même d'y attribuer des sensations et des mouvements.

La construction du schéma corporel n'est pas chose facile. Il arrive souvent que certaines personnes privilégient certaines parties de leurs corps, comme par exemple les sportifs et donc développent une "sensibilité" pour certains faisceaux musculaires. Par exemple, on peut imaginer qu'un marathonien aura une perception plus développée de ses pieds qu'une autre personne. Il faut savoir placer ses pieds, développer le dérouler.. Cette personne va donc développer tout particulièrement une aire cérébrale liée à la sensibilité mais aussi la carte mentale de ses pieds. Par ailleurs, assez naturellement et sans que l'on sache pourquoi, certaines personnes présentent une sensibilité, une perception plus développée de leurs organes (certaines femmes sont ainsi capables de vous dire quelle ovaire fonctionne tel mois). Entre capacités "innées" et apprises, les réseaux neuronaux créent une carte mentale, plus ou moins détaillée, dans le psychisme qui permet de reconstruire une image virtuelle mais non consciente du corps. Vous naissez donc déjà avec une image corporelle floue mais normalement complète, qui peut être modulée (neuroplasticité) dans le temps en fonction de vos activités.

On pourrait penser que la perte d'un membre ou même d'un organe étant souvent assez brutale Le psychisme n'aurait pas le temps de s'adapter et continuerait donc à faire comme si le membre était là. Il n'en n'est rien. La perte brutale de sensibilité cutanée et d'innervation fait que les neurones cessent de s'intéresser parfois instantanément à cette zone pour se détourner vers le traitement informatif d'une autre zone. Le remodelage du schéma corporel sera donc rapide (ça prend quand même plusieurs mois à quelques années).


Alors ? Pour tout vous dire, si la science a fait des progrès dans la compréhension de l'intégration de la sensibilité, on ne sait toujours pas bien pourquoià un moment, et chez certaines personnes, ça ratatouille. On constate, que la stimulation de zones proches de l'insertion du membre manquant génère une information interprétée comme issue de ce membre... Le membre est alors vécu comme "survivant"... L'extrême étant que ce membre est perçu comme dissociatif, c'est à dire que la position du membre perçue est différente de la réelle (par exemple, un individu auquel il va manquer une main va "faire" pivoter son poignet vers la droite, mais la main sera perçue comme se tournant en sens inverse de celui imposé par la poignet).

Il semblerait qu'il existe des réseaux neuronaux latents, moins spécialisés et donc traitant les informations de plusieurs zones et que ce soient ces neurones qui continuent à faire "comme si". Du coup, même si la désensibilisation s'effectue bien au départ, au bout de quelques mois voire de quelques années, une nouvelle sensibilité issue des zones adjacentes à celle disparue créent une nouvelle perception d'un membre complet mais inexistant ! (par exemple, la perte d'une phalange va parfaitement être intégrée neuronalement, mais au bout d'environ 3 ans du fait du traitement des informations des zones proches et des autres doigts, la perception d'un doigt complet avec toutes ses phalanges a été recréée. Cela prend jusqu'à 13 ans pour la reconstruction psychique d'une perception d'un avant-bras et d'une main). De même, certains nerfs repoussent facilitant sans doute la réapparition d'une sensation. On pense aussi que certains neurones privés d'information se mettent à fonctionner de façon anarchique.

Ces illusions perceptives sont connues et décrites depuis très longtemps. Elles fonctionnent aussi pour des personnes dont la moelle épinière est fortement lésée. La perception de membre fantôme est présente chez plus de 90 % des personnes amputées (seulement de 20 % chez les enfants de moins de 5 ans, 75 % chez les enfants entre 6 et 8 ans). Ca fonctionne pour n'importe quelle partie du corps comme pour les organes internes.Et plus l'amputation a été traumatique, plus la persistance du membre fantôme va perdurer et être prégnante.

Si c'est ennuyeux, par exemple un patient sans jambe va se lever spontanément la nuit persuadé qu'il a toujours ses jambes, c'est souvent surtout douloureux. Les patients retrouvent des sensations désagréables présentent avant la perte du membre. De même, avec le temps, les sensations et la position du membre peuvent changer dans le temps (le bras se considéré comme se raccourcissant).

Pour conclure, le schéma corporel est modulable mais de façon limité. Et la réalité n'a parfois rien à voir avec la réalité sensorielle.

Si la perception du schéma du corps est lié à la perception de soi, comme le pense fortement les chercheurs, il est urgent de se poser la question du déni de l'amputation et de l'atteinte corporelle et sans doute d'un besoin de "normalité", ce qui relève purement de la psychologie.


2 commentaires:

  1. Sujet que je connais assez bien puisque mon mari est amputé d'une jambe. Le plus pénible de tout ça c'est quand même avant tout le fait que ce membre fantôme soit douloureux très régulièrement. Et qu'il n'y ait pas grand chose pour lutter contre cette douleur si ce n'est quelques cachets capables d’assommer un boeuf et qui endorme en fait le corps entier.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas étonnant, difficile de traiter spécifiquement une zone qui n'existe plus ! La question est de savoir si on endort en fait le corps ou l'esprit. Si on ne sait pas pourquoi les douleurs perdurent (un nerf sectionné peut repousser sans gaine et être très sensibles et générer des douleurs), les médecins se posent sérieusement de la perte psychique. Après tout est-ce vraiment le corps qui souffre ou l'esprit ? On pourrait imaginer une projection somatique liée à la douleur de la perte, comme dans une névrose hystérique.
      As tu vu l'épisode du docteur House qui traite des membres fantômes ? House y propose une solution radicale mais efficace dans la réalité (thérapie du miroir)! Il y a un forum sur ce sujet : http://adepa.forumactif.com/t981p15-la-therapie-du-miroir
      Merci en tout cas pour ce témoignage.

      Supprimer

Stats