lundi 8 avril 2013

Née pour... libérer la parole

Appelons la Anissa.
Anissa a 27 ans. Un vrai "p'tit mec". Elle n'a peur de rien, elle n'a jamais mal, de dos tout le monde la prend pour un garçon (même parfois de face !), elle est lesbienne, très cultivée, intelligente.

Anissa est née par hasard.
Plus personne ne l'attendait. Déjà 3 autres filles à la maison, les parents rêvaient d'un garçon qui ne pouvait pas venir puisque la mésentente régnait à la maison. Des reproches sourds, des tromperies cachées, une envie de divorce tue. Et puis Anissa se profile. Les parents espèrent un garçon, envisagent l'enfant comme tel.
La mère perd son emploi. Dépression. Le père reste pour assumer. Mais rien n'est dit. Tout reste en sourdine.
Encore une fille.... 
Vu de l'extérieur tout va bien. Famille modèle, bon statut social. On s'invite, on part en vacances avec les voisins. Les enfants sont heureux, les parents sont souriants.

Anissa est habillée en jolie petite fille.
Le climat est difficile à la maison. 
La petite fille est laissée à la garde des plus grands. Ou alors elle est toujours fourrée chez les copains.
Pas les copines, les filles c'est bêtes, niais, ça ne prend pas de risques.
Anissa aime faire la course en vélo, tomber, se faire mal, grimper, parier qu'elle est plus forte, plus casse cou.
Plus casse-couille aussi.
Anissa n'arrête pas de se faire remarquer, elle fait des bêtises, ses prises de risques la mette en danger. Elle. Et parfois ses amis.
Mais personne ne dit rien. Tant qu'elle est avec ses amis tout va bien et puis les autres parents surveillent du coin de l'oeil.
Qu'on croit.

En fait, personne ne surveille Anissa. C'est le rôle de ses parents. Or ses parents sont occupés avec leurs autres enfants, avec un nouveau qui va arriver. Avec leurs problèmes. Et puis il faut donner une image parfaite.
Le prédateur a bien repéré Anissa, proie facile que personne ne surveille, dont tout le monde se fout et qui, quoi qu'elle dise, ne sera pas crue car il ne faut pas faire de vague.

Après tout cela Anissa, n'est plus tout à fait la même ni tout à fait une autre. Se protéger avant tout. Ces parents avaient raison de ne pas vouloir une fille : être une fille ça attire les méchants. 
Mais Anissa ne peut que se taire, car elle pense qu'on ne la croirait pas.
Anissa devient une petite délinquante. 
Crise d'ado pense-t-on.
Anissa part jeune de chez ses parents. 
Et elle vit sa vie.
Plutôt bien d'ailleurs. Pas trop mal intégrée, une vie pleine de rires et de copines.
Une vie rose alors qu'à l'intérieur tout est néant.

Mais le néant rattrape Anissa.
Et Anissa parle, explique, crie son vécu et sa souffrance.
Anissa fait encore des vagues ! 
Pfff, quelle est fatigante cette gosse, c'est comme ça depuis qu'elle est née. Pas au bon moment, pas comme on l'aurait voulu, toujours à ne pas obéir, toujours aux urgences pour se faire recoudre ses bobos, toujours en train de la chercher, toujours à vouloir qu'on la remarque, toujours à ne pas s'habiller comme les autres. Une fois partie ça c'était calmée, mais bon voila qu'elle remet ça. Elle fait encore parler d'elle, elle veut qu'on l'écoute, elle veut qu'on agisse et même qu'on la soutienne !

Alors Anissa se bat contre son démon.
Anissa va voir tout le monde et demande réparation pour ce qui n'a pas été vu, pour ce qui n'a pas été fait.
Anissa oblige tout le monde à parler, à se parler, à écouter. A croire, pour certains, ce n'est pas possible, d'autres s'effondrent, d'autres avouent s'en être doutés. Mais ses parents ne disent rien.

La parole d'Anissa va faire ressortir quelques problématiques familiales, dont le fait que c'est une enfant non désirée, dont la naissance était gênante et qui n'en fini plus de gêner depuis des années. Dont le fait que c'est famille où on ne se parle pas, le fait que la mère elle-même a été abusée dans sa jeunesse et qu'elle n'a pu parler, le fait que ce couple tient par la non parole car la parole y mettrait fin, le fait que jamais Anissa n'a été considéré comme une fille ni même comme une enfant, leur enfant. 

Anissa, petite fille livrée à elle-même dont la naissance avait pour but de libérer la parole des uns et des autres. Pont entre deux parents qui se parlaient peu, qui ne se parlaient plus et qui a elle seule stigmatise toutes les problématiques du père et de la mère. Là devant leur yeux, elle est le résultat de leur silence, de leurs non-dits. 

Sans le vouloir consciemment, les parents d'Anissa l'ont poussé dans des situations qui leur montraient leurs souffrances et leur incompétence. Anissa a parlé, elle leur a montré, expliqué. 
Maintenant chacun fait son chemin. S'il le veut.
Anissa doit et peut maintenant faire le sien.





9 commentaires:

  1. et comment l'ont-ils écoutée? N'ont-ils pas préféré tout nier, faire comme si de rien n'était, la mettre à la porte si elle ne se tait pas, si elle refuse de devenir gentille et sage comme les bonnes petites filles?

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    1. Certains ont écouté mais pas entendu. Ici, personne n'a nié, mais beaucoup on considéré que c'était du passé, que c'était trop loin. La porte elle la prise toute seule il y a longtemps. Et de toute façon, ceux qui ne veulent pas en parler se débrouillent toujours pour la voir dans des situations où elle ne peut pas parler et où eux n'ont pas possibilité d'aborder le sujet. Mais ils savent désormais, chaque fois qu'ils la voient cela les ramène à tout cela. Et ils en parlent entre eux, ce qui réveille d'autres choses.

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    2. aïe, toujours la même chose... mais heureusement qu'elle a pu se libérer même sans être écoutée... ou entendue... ou reconnue... ou acceptée

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    3. Ce n'est pas toujours pareil dans toutes les familles, il ne faut pas en faire une généralité. Mais il est vrai que dans une famille dans laquelle se produit un abus, il faut se demander pourquoi cela a pu se produire et pourquoi personne n'a rien vu/su. Cela pose toujours la question de la place de la personne abusée, de la parole dans cette famille et des rôles de chacun. Parfois tout est mis en place pour que cela arrive.

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    4. Juste pour revenir sur ce que tu as écrit, dans tous les cas le patient se libère lui même. S'il attend après les autres, il risque de ne jamais y arriver, même si dans les faits il est clair que ce serait bien plus facile et rapide. Par contre, le patient qui parle, libère aussi les autres, mais ces autres font ce qu'ils veulent ensuite de cette liberté de parole donnée.

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    5. C'est vrai: après l'avoir abusé, la famille peut en plus l'exclure. Donc finalement, il n'y a pas d'autre choix que de se construire soi-même, mais ça fait doublement mal..

      En théorie, on peut se demander ce que vaut le contact avec une famille où de telles monstruosités peuvent se produire, mais en pratique, on reste attaché et le rejet fait mal...

      Si tu dis que la famille évolue tout de même, pour ainsi dire derrière le dos de la victime, qui reste exclue ou sous tabou, c'est une petite consolation...

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    6. C'est vrai ce que tu dis... en cherchant à être écoutée, entendue, crue ä l'intérieur de la famille, on donne à l'abuseur le pouvoir de ré-abuser, de blesser une nouvelle fois, de rejeter, d'exclure. Et pourtant... on voudrait que la vérité soit connue et reconnue... A l'extérieur, c'est plus facile: d'abord les gens croient, parce qu'ils n'ont pas d'enjeux personnels en mise, et ça aide à prononcer les paroles, à parler, à voir la vérité comme elle est...

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  2. Sans vouloir rentrer dans des détails glauques que tu ne souhaitent manifestement pas donner mais juste pour une meilleure compréhension du sujet, les abus dont a été victime Anissa ont-ils eu lieu au sein de la famille ou chez les parents desdits copains ?

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    1. Je dirai que c'est plus compliqué que cela, mais c'est en tout cas en dehors de la famille.

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